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Ce qu’Amnesty International ne dit pas sur la contre-insurrection aux abords du lac Tchad. Spécial

  • mardi, 19 juillet 2016 07:41
  • Écrit par  Par Raoul Sumo Tayo, Chercheur en Défense et sécurité (Université de Yaoundé I)

Par Raoul Sumo Tayo, Chercheur en Défense et sécurité (Université de Yaoundé I) 

Comme tout le monde, j’ai pris connaissance du dernier rapport d’Amnesty International, Bonne cause, mauvais moyens: atteintes aux droits humains et à la justice dans le cadre de la lutte contre Boko Haram au Cameroun. Après moult réflexions, j’ai fait le choix de partager mes premières observations à la lecture dudit document. Dans le cadre d’un projet éditorial, je visite de manière assidue la région de l’Extrême-Nord et je crois pouvoir donner mon point de vue sur les graves accusations portées contre les forces camerounaises de défense et de sécurité dans ce rapport.

A priori, ce n’est pas mon rôle de communiquer sur des accusations de viol des droits humains dans le cadre de la lutte contre Boko Haram. Mais j’ai fait le choix de le faire pour la mémoire de mes nombreux amis tombés sur le champ de bataille contre la secte islamiste et pour que la réalité, toute la réalité, de la situation soit connue de tous. Il ne faut donc pas confondre ma posture. J’assume ma proximité avec de nombreux acteurs de la contre-insurrection aux abords du lac Tchad et même si, dans ce travail,  je ne déroge pas au sacro-saint principe de la rigueur, je m’inscris en faux contre la grande hypocrisie qui consiste à faire une distinction étanche entre l’objectivité et la subjectivité dans l’analyse. Je n’ai reçu mandat d’aucune structure pour parler en son nom. Ces lignes procèdent de ma responsabilité citoyenne, de mon devoir de participation, de mon droit de parler de ce qui me regarde.

Je peux regretter le fait que les autorités camerounaises n’aient pas répondu aux conclusions du rapport d’Amnesty à elles envoyées par écrit le 7 mai. En l’absence de toute réaction, il est clair qu’Amnesty a fait son analyse à partir d’informations puisées d’un seul côté. Son rapport n’est pas, par conséquent, le résultat d’une évaluation comparative pour arriver à un jugement découlant d’une sorte de compromis entre les différentes politiques publiques et leurs coûts associés, notamment en termes de respect de libertés fondamentales. Ce travail traite donc du niveau réel de rationalité des mesures restrictives des droits humains dans le cadre de la lutte contre Boko Haram aux abords du lac Tchad. 

Le présent document combine deux approches empiriques pour analyser le rapport d’Amnesty : l’observation directe des faits et une enquête basée sur des entretiens ; l’objectif étant de montrer que dans le conflit qui oppose le Cameroun à Boko Haram, Amnesty International  a eu une vision partielle, voire partiale de la situation et donne fatalement l’impression d’avoir clairement choisi son camp. 

C’est pourquoi le présent papier commence par ce que l’on appelle « l’état de faits ». Il s’agit des  informations précises sur les risques réels posés par les agents porteurs de menaces. Il traite ensuite des questions de principes et évalue les mesures de contre-insurrection à la lumière du rapport d’Amnesty. Bien entendu, je n’évoquerai pas les questions sur lesquelles je n’ai aucune maîtrise, encore moins celles qui relèvent à mon avis du secret-défense.

I. Le contexte de la guerre

Après une période d’incertitude qui a vu naître des thèses conspirationnistes sur les origines de l’insécurité aux abords du lac Tchad, il est de plus en plus évident, aujourd’hui, que « les problèmes auxquels on fait face dans l’Extrême-Nord sont, pour le moment, le fait d’une insurrection interne au Nigeria qui use naturellement de la configuration de l’espace geopolitique, anthropolo-sociologique et socio-économique de son voisinage immédiat », comme le relève le criminologue camerounais Saïbou Issa. Le Cameroun mène donc une guerre qui lui a été imposée, ce d’autant plus que la secte islamiste, par ses projets de territorialisation, menaçe le pays dans son existence.

  1. Les buts de guerre de Boko Haram

Les abords du lac Tchad et le Sahel font partie de l’un des trois fronts que promettait le ‘’Calife Ibrahim’’, Abou Bakr Al-Baghdadi, en juin 2014 : « Reconquérir le territoire de Cham - et sa capitale Damas - ; rassembler les terres de l’islam dans un Califat ; conquérir Rome ». Boko Haram, aux côtés d’AQMI et des Al Shabab, par exemple, fait partie du front africain ouvert par la mouvance islamiste internationale. A travers ses attaques contre les positions des forces de défense et ses autres modes d’action, la secte vise, à terme, la création de son califat dont le ressort territorial suivrait grossièrement les limites de l’ancien empire du Kanem Bornou aujourd’hui partagé entre le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad. Les différentes actions de Boko Haram, loin de relever du nihilisme et de l’irrationnel, sont considérées par la secte comme une étape vers le califat, reflet d’un passé idéalisé.

Les modes d’action de Boko Haram relèvent également du prosélytisme car le terroriste religieux a des objectifs spécifiques définis par sa religion. Celui-ci est engagé dans un combat violent contre une pratique ou une politique qu’il juge contraire à un quelconque principe moral défini par sa religion. De même, les actions des terroristes visent à imposer leur religion en forçant les individus qu’ils identifient comme appartenant à leur groupe religieux « à respecter les dogmes, pratiques, rituels etc. tels qu’ils les comprennent, accusant souvent leurs coreligionnaires de dissolution ou d’impiété». Les actions de Boko Haram rentrent dans ce schéma. Les meurtres d’imams et les attaques de mosquées illustrent parfaitement cet état des choses.

Toujours sur le plan stratégique, suivant le schéma classique des buts de guerre des mouvements terroristes, Boko Haram attaque le Cameroun pour l’asservir (lui faire subir), lui imposer, c’est-à-dire l’habituer à l’inéluctable, égarer en  suscitant la peur ou la panique, sidérer en provoquant l’inhibition, intimider en rendant le pays vulnérable à la seule menace, avilir en procédant à des chantages, soumettre le pays en le forçant à des concessions, perturber en faisant douter le pays de lui-même, abaisser en l’acculant à des moyens qu’il reprouve et heurter en tétanisant médiatiquement le pays.

Par la violence et le caractère inattendu de leurs actions, les terroristes veulent « inoculer la peur chez le plus grand nombre d’individus, et retourner ces individus dans une revendication à la fois contre l’Etat qui ne les protège pas suffisamment, et en créant les conditions d’une entrave à leur vie quotidienne. » Il s’agit d’alimenter un sentiment, une sorte de schizophrénie, dans la population et chez les dirigeants, qui doivent alors faire face à trois inconnues : où, quand et comment ?

Sur le plan tactique, les attaques de Boko Haram visent à obtenir la liberté de circulation de ses adeptes en territoire camerounais. Il s’agit non seulement de s’assurer une voie de ravitaillement en armes, munitions et denrées, mais aussi d’obtenir des safe zone, des territoires de repli pour les combattants et leurs familles face à la pression de l’armée nigériane. De plus les initiatives des opérateurs terroristes en terre camerounaise visent à obtenir la libération de leurs pairs emprisonnés au Cameroun. Il est aujourd’hui évident que des alliances de circonstance entre des entrepreneurs locaux du banditisme rural transfrontalier a permis à Boko Haram de financer ses activités à travers des enlèvements suivis de paiement de rançon.

Boko Haram et sa branche dissidente Ansaru se sont donc exportés vers les pays voisins pour éviter la pression de l’armée nigériane et mener des opérations. Ainsi menacé dans son intégrité le Cameroun est entré en guerre dans un contexte particulier.

2. L’entrée en guerre du Cameroun

Visiblement, les rapporteurs d’Amnesty n’ont pas pris le temps d’étudier le contexte et les modalités de l’entrée en guerre du Cameroun contre Boko Haram. L’attitude pacifiste du Cameroun, entre 2012 et mai 2014, a laissé croire à un choix des autorités camerounaises de ne pas « acheter » une guerre qui, à l’époque, était perçue comme relevant d’un contentieux nigéro-nigérian. Le Cameroun fut, durant cet interstice, accusé par le Nigeria d’être une base de repli, une base logistique, un terreau de recrutement et une base arrière pour la planification des attaques en territoire nigérian. 

L’armée camerounaise se limitait à désarmer les opérateurs de Boko Haram, comme le relève un haut responsable de local de la gendarmerie nationale, interrogé par l’hebdomadaire Repère : « notre mission actuelle est de désarmer tous ceux qui veulent séjourner chez nous avec des armes. Nous ne les tuons que s’ils refusent de désarmer. Pour le reste, ils peuvent traverser le Cameroun, à condition qu’ils ne nuisent pas ». 

Ailleurs, les réponses au terrorisme ont parfois été l’expression d’un sentiment de panique ou d’urgence avec de graves conséquences sur les droits de l’Homme. Cela ne semble pas avoir été le cas au Cameroun car dans les premiers moments qui ont suivi la  déclaration de guerre, les forces camerounaises étaient dans une posture relativement défensive, laissant aux assaillants l’initiative du combat.

Il faut noter que le Cameroun décide d’entrer en guerre au moment où Boko Haram avait réussi à prendre le contrôle des garnisons de l’armée nigérianes frontalières du Cameroun, notamment PULKA, GWOSA, KIRAWA, BAMA et GAMBARU NGALA et BANKI. Cette dernière garnison, seule encore solidement tenue sur la dorsale nord-est du Nigeria, avait été démontée, le 2 septembre 2014 et s’était repliée à l’intérieur vers le sud du Nigeria en passant par le territoire camerounais. La secte avait ainsi pris le contrôle des arsenaux de ces différentes garnisons de l’armée nigériane sur la dorsale Nord-Est, arsenaux contenant des matériels lourds dont des véhicules blindés et des armes collectives.

Le grand voisin nigérian était menacé dans son existence. Le président Jonathan l’avait d’ailleurs reconnu dans sa déclaration de l’état d’urgence dans les Etats d’Adamawa, de Borno et Yobe, le 15 mai 2013 :  

Already, somme northern part of Borno stae have been taken over by groups whose allegiance is to different flags and ideologies. These terrorist and insurgents seem determinated to establish controll and authority over part of our beloved nation and progressively overwhelm the rest of the country. In many places they have destroyed the Nigerian flag and other symbol of State authority and in their place, hoisted strange flags suggestion the exercice of alternative sovereignty. They have atttacked governement buildings and facilities. They have murdered inoocent citizens and state officials. They have set house ablaze ans taken women and children as hostages. These actions amount to a declaration of war and a deliberate attempt di undermine the autority of Nigerian state ans threaten her territorial integrity.

 

Le mouvement était ainsi passé des assauts isolés à l’occupation effective des localités et installations militaires. Après avoir occupé avec une grande facilité les localités de Gambarou, Kalagubdou, Kerawa, Pulka, Gwoza, Medagali et, plus tard, Banki, c’est naturellement que la secte a voulu étendre ses conquêtes au reste du Kanuristan, ce d’autant plus qu’elle compte en ses rangs de nombreux camerounais qui auraient bien voulu que leurs localités d’origine respectives fassent partie du califat de Boko Haram. Du coup, le Cameroun s’est senti menacé dans son existence, dans son intégrité dès lors que la secte a commencé à attaquer les positions de ses forces de défense et de sécurité dans le cadre d’une guerre d’un type nouveau.

 

3. La nature de la guerre imposée au Cameroun

La lecture que fait Amnesty International des modalités de l’insécurité aux abords du lac Tchad tend à dissimuler le terrorisme en l’assimilant aux pratiques de droit commun. Il s’agit pourtant, au vu des buts de guerre, des modes d’actions et des moyens utilisés par Boko Haram, d’une véritable guerre. 

Le rapport semble ignorer le caractère asymétrique de la guerre que mène le Cameroun contre Boko Haram. N’oublions pas que l’armée camerounaise fait face, au quotidien et ce depuis plus de deux ans, à un mouvement qui mène une lutte apparemment purement ritualiste que l’on qualifie parfois à tort de nihiliste. Les opérateurs de le secte terroriste se soucient peu de la démesure ou de l’improbabilité de leurs objectifs ultimes. Bien qu’ils soient conscients que leurs chances de réussir sont faibles ou nulles, ils s’engagent dans un combat de la vertu seule : « mourir en essayant est donc aussi valable que réussir ».  D’ailleurs, dans certains cas, l’on est tenté de croire que l’action  des jeunes opérateurs pourrait constituer à la fois une tentative d’échapper à une souffrance identitaire intolérable et une tragique revendication existentielle qui, terrible paradoxe, vise à mourir…pour vivre autrement.

Les tactiques utilisées par les opérateurs de Boko Haram lors des attaques et attentats suicide découlent d’une conception eschatologique du djihad où le martyr occupe une place centrale. Il en a résulté une « prédilection pour le martyre des champs de bataille à caractère mortifère» , l’enjeu étant, selon les stratèges de Boko Haram, de rejoindre les prophètes, purifier ses pêchés, obtenir la garantie de la vie après la mort, l’entrée directe au paradis et la capacité d’intercéder au jour du jugement dernier. Dans ce contexte, il est clair que la victoire passera par des massacres d’envergure, ce que François-Bernard Huyghe appelle "grandes dépenses de sang", car les armées de la sous-région font face à des milliers de combattants prêts à mourir.

La prise en compte de ce facteur aurait permis aux analystes d’Amnesty de relativiser ce qu’ils considèrent comme un usage disproportionné de la force par l’armée camerounaise. D’ailleurs, le Cameroun a pleinement conscience de ce que les différents revers de l’armée nigérianes entre 2013 et 2015 tenaient, entre autres, des deux principes d’engagement des forces en opération de sécurité internes : « the use of minimum force » et « to gain local support ». Ces deux principes ont fortement réduit les capacités de l’armée nigériane face à un adversaire qui avait non seulement de grandes capacités, mais aussi une grande motivation pour mourir. L’application de ces principes a conduit, au Nigeria, au prolongement des opérations et, à terme, les questions se sont élevées sur la nécessité de réévaluer ces principes. 

Du coup, très vite, le Cameroun a tranché le débat sur la forme de réponse à apporter au terrorisme et à impliqué les forces armées, forces de troisième catégorie suivant la classification camerounaise. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce choix n’allait pas de soi car, comme le relève Philippe Bonditti, historiquement et sauf quelques rares exceptions, « les armées ont été pensées pour intervenir à l’extérieur du territoire national ou pour la sauvegarde du territoire national […] Les armées sont en quelque sorte et pour le dire rapidement, pensées pour se faire la guerre entre elles».  Dès lors, elles se distinguent de la police qui, elle, a été pensée pour intervenir à l’intérieur du territoire national dans le souci du maintien de l’ordre.

Parce que les activités terroristes de Boko Haram  menacent la sécurité et l’intégrité du pays, la vie de sa population et contrarient le respect des engagements internationaux du Cameroun, les forces de défense jouent un rôle de proue dans le dispositif anti-terroriste camerounais. Cette implication des militaires dans la lutte contre le terrorisme relève donc de la défense au sens de l’article 1er de l’ordonnance n° 59/57 du 11 novembre 1959 portant création de l’armée camerounaise et l’organisation générale de la défense : « assurer en tout temps, en tout lieu en toute circonstance et contre toutes formes d’agressions, la souveraineté et l’intégrité territoriale de la République du Cameroun, de pourvoir au respect des alliances, traités et accords internationaux ».

Le choix, par le haut commandement des forces de défense, d’impliquer les forces de 3e catégorie dans la gestion de cette menace d’un genre nouveau qu’est Boko Haram et qui, dans une certaine mesure, relève du maintien de l’ordre s’est avéré par la suite très judicieuxContrairement à la plupart des forces de défense africaines, le Cameroun a très vite compris le nouveau paradigme sous lequel  se lit sa défense. Il  a opté, dans le cadre de la lutte contre les menaces nouvelles, pour des bataillons modulaires pour assurer sa présence sur l’ensemble de ses périphéries nationales à travers son déploiement éclaté.   

Le Cameroun a tôt fait d’impliquer les forces d’élite dans la lutte contre Boko Haram car, ces dernières sont les outils par excellence de la lutte contre le terrorisme, comme le relève F. Moser : « Si les caractéristiques actuelles du terrorisme islamiste – polymorphe, transnational, structuré –, par essence asymétrique et non conventionnel, ne permettent pas l’émergence d’une nouvelle doctrine pour les Forces spéciales, elles font sans doute de ces dernières l’outil de lutte contre le terrorisme par excellence » .

Aux côtés des forces de l’opération Emergence IV, les unités de l’opération Alpha, par exemple, sont déployées dans les domaines clés et sont appuyés par des patrouilles pseudo-aléatoires pour tromper l’adversaire. La souplesse et l’élasticité de ces unités que nous avons côtoyées à de nombreuses reprises, permettent d’adapter leur déploiement à l’évolution de la situation. 

Il faut être lucide, comme le relève Barthélemy Courmont, « on ne peut pas traiter du terrorisme comme on le ferait d’un adversaire stratégique classique, au risque d’essuyer des échecs fatals ». Ceci est d’autant plus vrai qu’en face, les capacités des forces paramilitaires Boko Haram dépassent très souvent celles des forces de police et  font fi des frontières internationales.

4. Usage disproportionné de la force ? l’arsenal de Boko Haram

Amnesty International a fait état d’un « recours jugé injustifié ou excessif » à la force par l’armée camerounaises. Je ne vais pas évoquer les effectifs ou encore le moral des combattants de Boko Haram qui quelques fois ont failli surpasser celles des armées de la sous-région, mais je voudrais m’attarder un peu sur les capacités de la secte islamiste pour démontrer qu’ils ne sont pas les enfants de cœur comme on essaie de les présenter à l’opinion nationale et internationale.

Boko Haram, comme les autres mouvements djihadistes sahéliens ont tiré profit du pillage des arsenaux libyens après la chute de Muhammar Kadhafi. La secte s’y est ravitaillé en « pickups, mitrailleuses lourdes, lance-roquettes antichars RPG-7, plusieurs centaines de kilos d’explosifs Semtex, des détonateurs, AK-47, des munitions en tous genres, des missiles sol-air à très courte portée (SATCP). Cette dernière arme constitue une  menace contre des avions et hélicoptères évoluant à basse altitude.

L’armement de Boko Haram provient également de la prise des arsenaux des différents postes et casernes de l’armée nigériane en déroute, notamment des matériels lourds dont des véhicules blindés et des armes collectives. Lorsque Boko Haram avait pris le contrôle de Gambaru-Ngala, le 25 Août 2014, de nombreux militaires, policiers et douaniers nigérians, dans leur fuite, avaient abandonné leurs armes de dotation individuelle. Ils avaient également abandonné les armes collectives et les véhicules blindés, sans aucune neutralisation préalable, dans les casernes avant leur fuite vers le Cameroun. De même lorsque la secte s’était emparée de la base de la 7ème division blindée nigériane mise sur pied en août 2013, elle s’était servi sur son riche arsenal, notamment de blindés Vickers, de canons de 155 mm, d’obusiers, et surtout de chars T55 que Shekau avait exhibé dans une de ses vidéos. La situation fut la même lorsque le Bataillon Blindé de Bama et l’école de police de Gwoza tombèrent.

L’armement de base du combattant de Boko Haram est la mitrailleuse AK47 mais les opérateurs terroristes engageaient toujours des moyens plus importants. Dans l’attaque de Fotokol du 25 aout 2014, par exemple, les assaillants avaient engagé, entre autres, des armes collectives de type 12.7 mm et des mitrailleuses à gaz de 7,62 mm. Lors de la première bataille de Konduga, le 17 septembre 2014, Boko Haram avait mobilisé des moyens importants dont des véhicules blindés, des mitrailleuses anti-aériennes, des RPG7 et des roquettes.  De même, lors de la seconde bataille de Konduga, le 12 octobre 2014, Boko Haram avait mis en œuvre des véhicules dotés de canons anti-aériens, des mitrailleuses lourdes, des RPG7, des roquettes et des fusils d’assaut de type AK 47. 

Les réserves de Boko Haram retrouvées dans ses caches d’armes camerounaises étaient tout aussi impressionnantes. Le 26 mars 2014, par exemple, 300 fusils de type Kalachnikov avaient été saisis à Goulfey et Blangoua. On y avait également découvert des projectiles à fragmentation. Les efforts des forces de défense et de sécurité avaient permis de mettre aux arrêts trois suspects dont l’exploitation avait conduit à la découverte d’une cache d’arme et à l’interpellation d’un certain Hassane Djida, notoirement connu comme trafiquant d’armes et fournisseur de Boko Haram. L’arsenal découvert par les forces de défense et de sécurité était impressionnant au point où un haut responsable des forces camerounaises de défense affirmait : « avec le type d’armes récupérés à Goulfey, des assaillants peuvent partir de Kousseri jusqu’à N’Gaoundéré sans qu’on ne puisse être capables de les arrêter. »

Comme le relève Adeolu, « the arsenal of the group become more sophisticated to include roket propelled grenade and anti-aircraft missile ». C’est à cette capacité impressionnante que le Cameroun doit faire face. A ces capacités l’on peut ajouter le moral car la guerre est d’abord un duel de volonté avant d’être un duel de capacités. 

 

II. Sur le principe du respect des droits de l’Homme dans la contre-insurrection

 

A l’observation dans sa lutte contre Boko Haram, malgré de cas isolés de bavures sévèrement sanctionnées, le Cameroun a globalement fait le choix de respecter les convention internationales et son droit interne en la matière, ce malgré les pressions d’une frange  de l’opinion publique.

  1. Le respect des droits de l’Homme

 

Il ne souffre d’aucune contestation que le respect du droit international des droits de l’Homme est primordial dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Si la nécessité de brandir la force pour s’opposer à la violence la plus extrême est admise par tous, les Etats doivent se garder de tomber dans un mimétisme où ils perdraient leur légitimité. Comme le relève le général Pierre de Villiers, « céder à la violence, à la discrimination, à la non-distinction des moyens : c’est l’échec de la mission. Plus encore, c’est l’échec de la conscience collective. N’oublions pas que les terroristes savent très bien se nourrir de ce qu’ils présentent comme une répression aveugle. »

Comme le note le criminologue américain, David FROMKIN, « la spécificité de la stratégie terroriste réside en ceci qu’elle atteint ses buts, non par l’effet de ses actes mais par la réponse à ses actes. »  Cette théorie de la provocation a notamment été conceptualisée, particulièrement, par Carlos MARIGHELLA, pour qui 

 En réponse à des attentats, l’Etat n’a pas d’autre choix que de restreindre la liberté et de prendre des mesures sécuritaires impactant l’ensemble de la population, ce qui doit provoquer l’impopularité croissante de l’Etat et donc accroître à l’inverse le soutien de l’opinion aux organisations terroristes elles-mêmes […] Le but est donc de contribuer à alimenter un sentiment anti-gouvernemental basé notamment sur la logique action, réaction.

 

De ce point de vue, je trouve que le projet d’Amnesty International sur la situation des droits humains dans la lutte contre Boko Haram est noble, mais que ses analyses sont assez superficielles. De plus, je suis d’avis que, plus que ceux des terroristes, les droits de leurs victimes doivent plus être protégés par les Etats et les ONG dédiées. D’ailleurs, en signant le protocole de la convention de l’OUA sur la prévention et la lutte contre le terrorisme, adoptée à Alger le 14 juillet 1999, le Cameroun s’est engagé à prendre les mesures nécessaires pour protéger les droits fondamentaux de ses populations contre les activités des terroristes, de même que des mesures visant à empêcher l’entrée et la formation des groupes terroristes sur leur territoire.

L’enjeu, pour les militaires camerounais, au-delà de la préservation de l’intégrité du territoire, est de préserver nos valeurs centrales, de faire disparaître tout sentiment de menace contre la communauté nationale. Il s’agit de créer « une situation globale dans laquelle chaque citoyen peut vivre libre, en paix et à l’abri du danger, participer pleinement à la gestion des affaires publiques, jouir de ses droits fondamentaux, avoir accès aux ressources et produits de première nécessité, et vivre dans un environnement qui ne nuit pas à sa santé et à son bien-être ».

Aux côtés de journalistes nationaux et internationaux, j’ai eu l’occasion, en tant que chercheur, d’avoir accès au Camp de Salack.  Comme tout le monde, j’ai constaté qu’un détachement de l’armée américaine y avait établi son PC. Le rapport d’Amnesty sous-entend donc que l’armée camerounaise entretien des prisons secrètes et applique des « techniques d’interrogatoires musclées », encore appelées « technique de contre-résistance », au nez et à la barbe des américains ! A ma connaissance, le Cameroun n’a pas créé une sorte de prison spéciale du type « Guantanamo Bay ». 

 

2. Faut-il terroriser les terroristes ?

Un débat est en cours au sein de la société camerounaise, comme ailleurs, sur la philosophie de la guerre que le Cameroun mène contre Boko Haram. Sous quel standard notre armée doit-elle opérer ? Il y en a qui pensent comme Charles Pasqua, Vladimir Poutine et Moshé Yaalon, ancien chef d’état-major de Tsahal, qu’il faut travailler à ce que la peur change de camp, il faut terroriser les terroristes, les traquer jusque dans leur lit et les éliminer physiquement quand leur arrestation est impossible.  Ceux-là pensent que lorsqu’on est amené à opérer dans la jungle, il faut parfois recourir aux lois de la jungle. Il s’agit parfois d’éviter d’avoir des contraintes que l’ennemi n’a pas. 

A l’opposé, il y en a qui pensent comme la présidente du Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants qui affirme : “ce serait s’abaisser au niveau des terroristes et ne pourrait que saper les fondements de nos sociétés démocratiques. Les nations civilisées doivent éviter le piège qui consisterait à renoncer à ses valeurs.”  

A titre personnel, je pense que si les droits et libertés sont au cœur de la justification de la démocratie libérale, il faut cependant éviter que les règles mises en place pour donner expression à ces valeurs ne rende la société incapable de « défendre d’autres valeurs et institutions tout aussi centrales à la possibilité de la démocratie libérale, telles que la sécurité ».

Nous sommes en guerre et dans ce type de guerre justement, il peut arriver que pour des raisons contingentes, l’application sans restriction d’un droit individuel hypothèque ces mêmes valeurs et c’est la raison pour laquelle Daniel Marc Weinstock estime qu’il convient de circonscrire ces droits pour qu’ils ne se retournent pas contre les valeurs qui leur servent de fondement.

Il y a certainement eu des bavures et il n’y aucune honte pour un Etat à le reconnaître. Le Cameroun n’a d’ailleurs pas le monopole en la matière. L’on se souvient tous de Gantanamo et des habiles arguments de l’administration Bush pour justifier des techniques d’interrogatoire brutales. Pour sa part, l’armée camerounaise fait face, pour la première fois, à ce type de menace. Elle a été pensée pour faire la guerre à une autre armée, éventuellement, et du coup, il est possible que dans les premiers moments de cette guerre il ait été quasi impossible d’extraire le mal terroriste avant de le traiter. Dans un contexte de guerre asymétrique, le concept de « frappes chirurgicales » est difficilement applicable. De ce point de vue, le rapport d’Amnesty contient matière à réflexion, matière à enquête.

Si l’on a observé quelques bavures, du reste sanctionnées durement, au début des hostilités, aujourd’hui la situation a évolué et les auteurs de tels actes sont jugés et déclarés responsables. A la suite ce qui est connu aujourd’hui comme « l’affaire des disparus de Magdemé » où 25 suspects présumés de Boko Haram avaient trouvé la mort par asphyxie à Maroua, le commandant de la légion de gendarmerie de l’Extrême-Nord, le colonel Ze Onguené a été inculpé et doit aujourd’hui répondre de ses actes devant les tribunaux. Il en est de même des soldats impliqués dans les évènements de Maga, de même que ceux impliqués dans des incidents dans le Mayo-Tsanaga, notamment à Boulderou.  Il en est de même de bavures de soldats sous l’effet du stress post-traumatique et dont les cas ont été transmis au commissaire du gouvernement au sein des juridictions militaires compétentes.

De même, lorsqu’il s’est avéré, en juin 2015, que des Madrasa de Guividig , dans le Mayo-Danay étaient devenues des lieux de fabrique de la radicalité, les autorités camerounaises avaient interpellé les enseignants de ces écoles coraniques et leurs élèves. Les jeunes talibés avaient été placés à l’Institution camerounaise de l’Enfance (ICE) de Maroua. Lorsqu’elles s’étaient rendues compte du caractère radical de cette démarche et sous la pression d’Amnesty International, les autorités régionales avaient libéré lesdits enfants.

Il y a donc eu des cas marginaux de violations des droits de l’homme et ces pratiques, contrairement à ce qui est affirmé dans le rapport, ne sont pas systématisées. Au vu d’un faisceau d’indices, les autorités camerounaises ont fait le choix de ne pas pratiquer l’élimination physique des membres de Boko Haram lors d’assassinats ciblés, par exemple. Le rapport évoque des exécutions extra-judiciaires à Bornori. Il dit que les 6 personnes tuées tentaient de s’enfuir. Par contre, ce qu’il ne dit pas, c’est que Bornori fait partie de ces localités frontalières camerounaises dont les populations qui n’avaient pas fui avaient fait allégeance à Boko Haram. Il fait également mention de personnes dont des vieillards (un peu comme si Boko Haram n’avait pas enrôlé des personnes âgées) qui auraient été tuées à Ashigashia en janvier 2015, mais oublie de décrire le contexte de cette opération. Pourquoi ces personnes empêchaient-elles l’armée camerounaise de récupérer les corps de soldats que Boko Haram avait tué ? Pourquoi s’opposaient-elles à la reprise de ce camp que Boko Haram avait momentanément occupé ?

Les capteurs et analystes d’Amnesty ont visiblement pris pour argent comptant les déclarations de personnes dont les proches ont été interpellées par l’armée camerounaise. Cette légèreté a conduit à une photographie totalement fausse de la situation. Exemple : des soldats du BIR emportant un flocon de parfum d’une dame au cours d’une perquisition. Toute personne qui fait vraiment du terrain relèverait le caractère mensonger de ce type de déclaration à l’encontre de soldats qui très souvent refusent même les pourboires. De même, de nombreuses informations reconnues pourtant comme « impossibles à vérifier » traduisent une volonté délibérée de décrédibiliser, ce d’autant plus qu’une dimension de cette guerre est la bataille de la perception.

Amnesty International s’est laissée manipuler et s’est faite le porte-voix des familles de combattants ou de logisticiens de Boko Haram. J’ai retenu un exemple, celui de « Ramatou ». J’en parle parce que non seulement je connais des membres de sa famille, mais aussi parce que j’ai suivi personnellement cette affaire dans le cadre d’un travail sur les possibilités de collusion entre les membres des forces de défense et de sécurité et Boko Haram. D’abord, « Ramatou » n’était pas mariée et son copain militaire n’a pas été interpellé pour non-respect des consignes, mais pour intelligence avec l’ennemi. Ce que « Ramatou » n’a pas dit, c’est qu’au lieu des « équipements militaires », c’est bien un stock important de munitions de guerre qui a été découvert à son domicile, et j’insiste là-dessus parce que son copain et elle ne vivaient pas dans la même maison. J’ai émis, dans l’article que j’avais publié à l’époque, l’hypothèse de son appartenance à un réseau de vente de munitions dérobées dans les soutes à munitions de l’armée camerounaise. 

Le rapport évoque le transfèrement de certains prisonniers de Boko Haram dans le Sud du Cameroun et s’en offusque. Là aussi, il s’agit d’une méconnaissance des réalités du terrain. La zone est assez rapprochée de la frontière et un éloignement de prisonniers majeurs de Boko Haram vise à éviter une attaque en vue de leur libération. Tout observateur averti a encore en mémoire la libération d’une cible majeure, Alhadji Moustapha, 3e personnalité de Boko Haram, à la suite de l’attaque de la brigade de gendarmerie de Kousseri. 

Sur le traitement de personnes suspectées d’appartenir à Boko Haram, généralement, les personnes interpellées sont transférées à la légion de gendarmerie qui les envoie après enquêtes, chez le commissaire du gouvernement selon la procédure en vigueur. A titre personnel, je pense que le bon sens voudrait que les cas sérieux pouvant conduire à des opérations importantes de contre-insurrection ou pouvant permettre d'avoir une meilleure connaissance de la secte et de son organisation soient exploités plus longtemps. 

Le rapport fait état des disparitions. Je pense que cette affirmation découle plus du fait que le gouvernement n’ait pas répondu aux demandes de précision d’Amnesty International. Je suis d’avis que ces « disparus » ont tout simplement été transférés dans des prisons plus au Sud pour éviter une éventuelle tentative de libération de la part de leurs complices. Il n’est pas, non plus, exclu que certains de ces individus, nigérians d’origine, fassent partie des personnes extradées vers le Nigeria. Des médias généralement introduits ont fait état de ce que les services de sécurité du Nigeria, notamment la State Security Service (SSS), le principal service de renseignement du Nigeria, aurait mis à la disposition des autorités camerounaises une liste actualisée des membres de Boko Haram ou leurs complices installés au Cameroun. Il est donc fort possible que les personnes interpellées à Amchidé, par exemple, aient fait partie de cette liste.

 

III. Quelques cas de mauvaise perception de l’action des forces de défense

Cette partie traite de quelques éléments qui ont biaisé la perception, par Amnesty International, de certaines actions des forces de défense.

 

  1. Difficile distinction « civils »-combattants

 

Contrairement à une guerre conventionnelle où l’on opère une distinction nette entre les civils et les combattants, dans le cadre du terrorisme ceci est difficilement possible. La présentation des exactions supposées de l’armée camerounaise contre des « populations civiles » ne tient pas compte de la nature de la guerre que le Cameroun mène contre Boko Haram encore moins de la configuration anthropologique des abords du lac Tchad. 

Boko Haram a su mettre à profit les solidarités ethniques transfrontalières et les similitudes culturelles avec le Nord Cameroun pour se dissimuler au sein de la population.  Il faut d’ailleurs relever que certains villages sont réputés pour avoir été infestés à 80% du fait de la complicité ou de la crainte des populations.

Il est difficile de dire qui est adepte de Boko Haram sur la base du facies ou des habitus comme cela avait été le cas jusqu’en 2014. Les terroristes ont su s’adapter, affiner leurs capacités de dissimulation. Il ne s’agit plus de barbus aux accoutrements biens connus de l’époque. Ils savent désormais se dissimuler. Ils ont pu tirer profit de la cupidité des agents d’identification du système SENAC, de la gratuité de la CNI en période électorale et se jouer des failles de la loi portant institution d’une carte nationale d’identité. Du coup, de très nombreux combattants de Boko Haram ont obtenu ce précieux sésame, et de ce fait, peuvent circuler librement en territoire camerounais.

Pour me résumer, ces nombreux « innocents » dont Amnesty semble prendre la défense ne sont pas tous des enfants de cœur, des «individus ordinaires ». J’ai personnellement assisté à une scène surréaliste dans un hôtel de la ville de Maroua où un ancien présumé Boko Haram est venu signaler sa libération à l’informateur qui avait conduit à son arrestation. J’ignore ce que ce dernier est devenu, mais vous vous doutez bien que ce type de situation est à l’origine de la protection que le juge anti-terroriste accorde aux informateurs. Il va sans dire que l’interpellation des suspects fait toujours suite au recoupement de plusieurs sources d’informations.

Boko Haram dispose globalement de deux types d’opérateurs : les permanents qui vivent dans les camps et les temporaires qui vivent gentiment à la maison et qui sont mobilisés de temps en temps. Parfois, même leur épouses ne sont pas au courant de leur double vie. De nombreux adeptes de Boko Haram se sont ainsi investis dans les activités humaines normales telles la mécanique, le transport, le change, l’enseignement coranique, etc. A côté de ces opérateurs on retrouve de nombreux logisticiens, mi-opportunistes-criminels, mi-terroristes. 

Quelques brebis galeuses des forces camerounaises de défense et de sécurité, par cupidité, sont ainsi devenues des logisticiens de la secte islamistes. Les comités de vigilance ont ainsi dénoncé, par exemple, un policier qui aidait des Boko Haram présumés à traverser la frontière, ce malgré les restrictions des mouvements des personnes et des biens. De même, un inspecteur de police « ordinaire » de Mora avait aussi été interpellé parce qu’il pesait sur lui une forte présomption d’accointances avec Boko Haram dont il semblait être le logisticien-en-chef local.

Dans le même ordre d’idées, le « très normal » maire de la localité frontalière de Fotokol, Ramat Moussa a été inculpé pour complicité avec Boko Haram. L’exploitation des locataires de la villa où avait été découverte une importante cache d’armes à Kousseri, au quartier Kodogo III, en septembre 2014 avait conduit à son interpellation Il était accusé de renseigner Boko Haram sur les mouvements et positions de l’armée camerounaise. Le maire aurait même eu l’habitude de transporter les armes de Boko Haram dans son véhicule de service qui, d’ailleurs, lui permettait de tromper la vigilance des forces sur le terrain. Selon des sources concordantes, le maire de Fotokol occupait une place importante dans la hiérarchie locale de Boko Haram car, selon les déclaration du chef local de la secte islamiste, il savait assez sur les modalités de l’organisation et de la conduite de l’attaque meurtrière contre le domicile et le village du vice-premier ministre Amadou Ali et sur le lieu de détention de son épouse, de ses proches, ainsi que du Lamido de Kolofata que la secte avait fait prisonniers à l’occasion.

Naturellement, ces logisticiens de Boko Haram ne peuvent pas facilement avouer leurs accointances avec le secte islamiste. Certains d’entre eux qui ont été libérés et avec qui j’ai eu des discussions, sont devenus des complices de la secte sans le savoir.

2. Les arrestations collectives

Le rapport d’Amnesty s’offusque de ce qu’il soit arrivé que les forces camerounaises de défense procèdent à des arrestations collectives. Cela traduit la méconnaissance d’une des dimensions de cette guerre. En effet, les attaques de Boko Haram sont aussi des manifestations de contentieux historiques qui secouent la région. Comme le relève Alain Bauer, « il est une mémoire des peuples […] qui souvent rien ne peut effacer. Et qui peut brutalement se réveiller au moindre mouvement rappelant la douleur d’un drame ».  

Les esclavagistes et leurs victimes d’hier jouent une nouvelle tragi-comédie aux abords du lac Tchad sous la bannière de Boko Haram. L’on a noté, par exemple, que les attaques de Boko Haram ciblaient principalement les communautés Mafa, au point où Christian Seignobos relève que « L’occupation de la région par Boko Haram ravive toutes les anciennes fractures du passé précolonial, en particulier entre groupes collaborateurs des royaumes musulmans de plaine et ceux des anciens réservoirs d’esclaves forcément résistants ».  De même, les communautés Xide et Mafa avaient été les principales cibles de l’attaque de Ldoubam, le 22 septembre 2014.

De nombreuses communautés ont fait allégeance à Boko Haram. Les chefs musulmans, notamment ceux des monts Mandara, ont été obligés de faire allégeance à Boko Haram comme condition pour conserver leurs responsabilités. Les chefs Kirdi des monts Mandara devaient en plus de s’islamiser, démontrer leur loyauté en livrant des renseignements et en cachant des militants et la logistique de la secte.

C’est donc naturellement que l’on a pu assister à des interpellations collectives, dont celles de Bornori sur lequel le rapport d’Amnesty revient plusieurs fois.

3. Le cas spécifique du bouclage de Bornori

Le rapport revient à de nombreuses reprises sur le bouclage de la localité de Bornori. A ce niveau, deux choses sont à relever. Bornori est une des nombreuses localités frontalières avec le Nigéria qui, du fait du décrochage de l’armée et de la police nigérianes, étaient passée sous influence Boko Haram. Les populations avaient alors le choix : partir pour échapper à Boko Haram ou rester. Ceux qui avaient choisi la seconde option avaient, le plus souvent, fait allégeance à la secte islamiste. Bien que cette dernière ne contrôlait pas militairement cette localité, elle était notoirement connue pour être le principal repère des bandits qui sévissaient dans la région comprise entre Mora, Kolofata, Kerawa et Mozogo.  J’ai séjourné dans la zone entre mai et décembre 2014 et croyez-moi, le fait même qu’Amnesty ait pu retrouver des personnes qui témoignent sur cette opération est la preuve même de ce qu’il ne s’agissait pas d’un « bouclage sale » suivant la terminologie utilisée pendant la guerre d’indépendance au Cameroun.

Ce que l’opinion nationale et internationale doit savoir c’est qu’à côté des opérations de ratissage, ces opérations de bouclages organisées dans les localités frontalières réputées suspectes font généralement  suite à des renseignements fiables. Elles ont  permis d’interpeller et d’exploiter des éléments de Boko Haram qui avaient fui les combats au Nigeria, de même qu’elles ont été à l’origine du démantèlement de plusieurs cellules actives de la secte terroriste en territoire camerounais.

Ces bouclages sont organisés par les autorités administratives et judiciaires, en liaison avec les forces de défense et de sécurité. Le tout premier bouclage d’Amchidé avait été organisé par le préfet du département du mayo-Sava, le sous-préfet de Kolofata, le procureur de la République près les tribunaux d’instance de Mora et avait impliqué le 32e BIM de Mora, la police et la gendarmerie. Ces bouclages permettaient l’interpellation de suspects nigérians et leur remise aux autorités de leur pays. 

En décembre 2012, les médias avaient fait état de ce que 31 adeptes présumés de Boko Haram avaient été arrêtés au cours de la rafle du 19 décembre à Amchidé par une patrouille mixte gendarmerie-police. Des 103 personnes interpellées, 52 avaient été libérées après présentation de leur carte nationale d’identité. Quelques heures après la rafle, le commissaire spécial d’Amchidé avait mis à la disposition de son homologue de Banki 31 personnes, dont 29 nigérians et 2 nigériens. Selon des sources policières locales, « plusieurs indices donnaient à penser qu’ils étaient en relation avec la secte Boko Haram ». La promptitude avec laquelle ces suspects avaient été transférés au Nigeria laisse penser qu’il existait déjà une coopération entre les services de sécurité des deux pays.

Globalement, la sortie d’Amnesty International s’attaque à l’épineuse question du rapport aux non-combattants dans le cadre de cette guerre.

4. Le rapport aux civils dans la guerre du Cameroun contre Boko Haram

Pendant longtemps, l’armée camerounaise a eu des rapports difficiles avec les civils. En effet, l’institution a vu le jour dans une atmosphère d’insécurité et de tension. Il était alors question pour les autorités gouvernementales d’établir ou de rétablir l’autorité de l’Etat sur des zones troublées.  Cette armée avait été créée du seul fait d’un individu, le premier ministre Ahidjo qui avait demandé et obtenu quelques mois plus tôt, les pleins pouvoirs à l’ALCAM. Cette ascendance bâtarde avait fait de l’armée camerounaise, dès sa naissance, non une armée nationale, mais une armée du prince. Plus grave, parce qu’elle n’avait pas été le fruit d’une lutte de libération nationale, parce qu’elle avait été créé par le colonisateur qui lui avait insufflé son esprit et sa philosophie et parce qu’elle s’était par la suite attelée à « traquer pour le détruire, le nationalisme et le patriotisme camerounais incarné par Um Nyobè, Moumié, Asende, Ouandie », l’armée camerounaise avait un contentieux avec le peuple camerounais et devait gérer l’image d’une institution antinationale. Ce contentieux avec le peuple découlait également des modalités de sa gestion des soubresauts qui avaient saisi le Cameroun en 1990 lors de la mise à mort du système monolithique et lors des émeutes contre la vie chère de 2008.

Avec la guerre contre Boko Haram les choses ont totalement changé. Tout observateur averti de la scène politique camerounais a certainement relevé que ces dernières années, le lien armée-nation s’est fortement amélioré et renforcé. Au-delà de la reconnaissance, par le peuple camerounais, du travail réalisé par les forces de défense et de sécurité, cette amélioration qualitative du rapport aux populations découle des actions dites « civilo-militaires » que mènent les militaires au profit des populations de la zone des opérations. Il s’agit, au-delà des actions de sensibilisation, des campagnes de remise de dons alimentaires et autres matériels didactiques. Il en est de même des soins administrés gratuitement aux populations riveraines des différentes formations des forces de défense. Même les réfugiés nigérians ont bénéficié de ces actions de l’armée camerounaise qui voulait éviter que ces populations ne deviennent un terreau de recrutement de Boko Haram.

Bien qu’initiées dès le début de la guerre contre Boko Haram, les actions civilo-militaires furent intensifiées dès la survenance des premiers attentats suicides perpétrés par la secte en territoire camerounais. En effet, les autorités civiles et militaires étaient conscientes du rôle important de la population face au terrorisme et aux nouvelles formes d’insécurité. Dès lors, les forces de défense se sont mises à la bataille des cœurs et des esprits des populations.

Ces actions ont des résultats probants car l’on a noté un changement d’attitude des populations envers les forces de défense. Ces dernières s’insurgeaient de plus en plus contre la présence de combattants de Boko Haram dans leurs villages respectifs. De plus, des veilles spontanées de civils étaient organisées dans certaines localités, avant même l’encadrement des autorités administratives. L’abandon, par Boko Haram, de son sanctuaire des Mont Mandara tient beaucoup plus de ce qu’elle y a perdu ses soutiens au sein de la population.

5. Genre et contre-insurrection

Le Rapport d’Amnesty revient de manière insidieuse sur les exactions dont seraient victimes les femmes de la part des forces de défense et des autres administrations de l’Etat. En mettant ainsi en avant la femme, Amnesty se situe dans la logique de Boko Haram  car, en plus de chosifier la femme, de la vendre à l’équivalent de 10 euros, les terroristes ont  su tirer profit du respect dû aux femmes dans la région pour affiner ses modes opératoires. En effet, suivant la formation qu’elles ont reçu dans les camps de Boko Haram, les femmes ont été chargées de la dissimulation et du transport des armes et explosifs. On leur enseignait comment les dissimuler dans leurs voiles et dans les sacs de maïs écrasés.

Les femmes et les jeunes filles sont utilisées pour transporter les armes ou mener des actions de type kamikaze. L’armée camerounaise a, par exemple, interpellé, le 30 juillet 2015, dans la région de Makalingay, deux jeunes et « innocentes » filles, Zena et Maryam Moussa, âgées respectivement de 23 et 19 ans, de nationalité nigériane. En provenance de Maïduguri, elles transportaient des engins explosifs dissimulés dans les coutures intérieures des sacs à main qu’elles détenaient.

La question des mauvaises conditions de détention est une réalité et je crois savoir que les autorités camerounaises ont pris des dispositions pour y remédier graduellement et pas spécialement pour des personnes qui ont été condamnées par les juridictions camerounaises pour cause de terrorisme. Je suis surpris que le rapport n’évoque pas les possibilités de radicalisation dans ces prisons du fait de la proximité avec d’anciens opérateurs terroristes et des prisonniers de droit commun.

Conclusion

Ce rapport d’Amnesty International, Bonne cause, mauvais moyens: atteintes aux droits humains et à la justice dans le cadre de la lutte contre Boko Haram au Cameroun n’appréhende pas la spécificité du terrorisme aux abords du lac Tchad. Elle a une lecture très déformée des modalités de la contre-insurrection dans cet espace et ne prend pas en compte le poids de l’histoire et de la sociologie du milieu. Cette attitude est conditionnée par  une forme de rationalisme impérial qui fait que plutôt que d’appréhender la réalité, Amnesty a fait le choix d’en inventer une qui lui sied. 

Je pense sincèrement qu’au-delà de la collecte des données, les analystes d’Amnesty ne se sont pas appliqués à leur critique rigoureuse, notamment en procédant à la critique d’authenticité, à la critique de crédibilité, à la critique d’interprétation, à la critique de constatation, à la critique de compétence, à la critique d’exactitude et à la critique de sincérité. Du coup, sa noble volonté de lutter contre les violations des droits de l’homme l’a conduit à se faire le porte-voix de Boko Haram.

Sans vouloir faire l’apologie du viol des droits humains, il faut relever que la sécurité est un impératif et elle implique tout de même des coûts de deux ordres : premièrement des coûts réels liés à la mise en place d’un dispositif  technologique et humain très complexe (forces de l’ordre, appareillage de surveillance, matériels militaires et autres), qui nécessite l’investissement de fonds publics qui ne peuvent, dès lors, pas être investis dans d’autres secteurs tels la santé ou l’éducation. La sécurité implique également des coûts en terme de limites aux droits et libertés.

Il n’existe, bien entendu, aucun algorithme qui permettrait de définir avec une précision mathématique ce que Daniel Marc, Weinstock appelle « l’équilibre à atteindre, par exemple, entre respect des droits et promotion de la sécurité des citoyens. » Dans une perspective évaluative des lois anti-terroristes qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001, il relève que « toute critique qui s’appuierait sur la simple invocation de l’absolutisme des droit serait simpliste » .

Toutefois, Je ne balaie pas d’un revers de la main le contenu du rapport d’Amnesty. Dans l’évaluation que nous faisons de la réponse du Cameroun au terrorisme, nous ne perdons pas de vue le fait qu’il s’est parfois agi d’agir dans l’urgence, rapidement. Il est important que la question des droits humains ne soit pas dissociée de la contre-insurrection. Si l’on a observé quelques bavures, du reste sanctionnées durement, au début des hostilités qu’aujourd’hui la situation a évolué et les auteurs de tels actes sont jugés et déclarés responsables.

Il faut aussi le savoir, l’interpellation et l’exploitation de nombreux adeptes de la secte islamiste Boko Haram, ces dernières semaines, nous ont permis d’obtenir des informations ayant permis de démanteler les cellules dormantes de ce mouvement terroriste au Cameroun en général, dans les localités camerounaises de Mora et de Maroua en particulier. 

Je me réjouis de ce que la classe politique camerounaise ait unanimement rejeté le rapport d’Amnesty. Mais voyez-vous, ça ne suffit pas. Amnesty a une réputation bien établie et au lieu de crier au complot, je pense qu’il est plus indiqué de démontrer les limites de son dernier rapport. Ce travail ce veut être un premier pas dans ce sens. Les lignes qui ci-dessus, par la force des choses, n’ont pas la prétention à l’exhaustivité sur la question. Je n’ai parlé que de ce que je connais et je pense que le gouvernement et les forces de défense gagneraient à communiquer plus là-dessus car la perception est une des dimensions de cette guerre et je ne souhaite pas que sur la scène internationale, l’une des plus puissantes armées de l’Afrique (Cf. les derniers écrits de Jane Defense sur l’armée camerounaise) soit perçue comme une horde de barbares. Il faut donc sortir du carcan d’une conception désuète du « secret-défense », arme des armées désarmées. Je conviens avec Laurie Nathan que le caractère secret du renseignement doit être modulé en fonction des circonstances :

One the one hand, certain aspects of the intelligence community and its activities must be kept secret in order to avoid compromising the security of the country, the integrity of operations, and lives of intelligence officers and their sources. On the other hand, secrecy is antithetical to democratic governance, it prevents full accountability, and it provides fertile ground for abuse of power, illegality and a culture of impunity.

 

Une telle démarche s’inscrirait d’ailleurs dans la logique d’une prescription permanente du Chef de l’Etat, chef des armées. Comme toutes les administration de l’Etat,  les forces de défense doivent non seulement bien faire le travail à elles assigné mais également le faire savoir. Cela participe également de la dissuasion.

 

Le document d'origine de Raoul Sumo Tayo, incluant les notes des bas de page. 

Dernière modification le mercredi, 20 juillet 2016 13:21

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