lundi 29 mai 2017
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Hubert Kamgang : «La France reconnait au Cameroun le droit de battre sa monnaie»

Le ministre français des Finances, Michel Sapin, déclare son pays ouvert à discuter avec les politiques et les universitaires africains sur l’évolution de la zone franc. Véritable annonce ou nouveau dilatoire ? Cet expert des questions monétaires se prononce.

La France, par le biais de son ministre des Finances, Michel Sapin, dit n’être pas opposée à réviser les termes des conven- tions sur le franc CFA, qui datent des années 1972 et 1973. Comment appréciez-vous cette annonce ?

La déclaration du ministre français des Finances à laquelle vous faites al- lusion est celle-ci : « la zone franc, n’est pas une zone figée. C’est une zone qui est dynamique. Et s’il y a de la part des uns ou des autres, au ni- veau académique ou au niveau poli- tique, des propositions d’évolution, eh bien, nous en discuterons tous en- semble, avec cet esprit de respect et d’égalité. » La France attend donc des propositions d’évolution de la part des universitaires et des déci- deurs. Les positions des universitaires sont connues. Joseph Tchundjang Pouémi, auteur de « Monnaie, Servi- tude et Liberté – La répression mo- nétaire de l’Afrique », paru aux éditions Jeune Afrique, Paris, 1980 et Nicolas Agbohou, auteur de « L’euro et le franc CFA contre l’Afrique », dé- noncent le néocolonialisme français à travers la domination monétaire et économique de nos pays. Ils préconi- sent la rupture. Au niveau politique, les panafricanistes, donc moi-même Hubert Kamgang dans l’ouvrage « Le Cameroun au XXIe siècle – Quitter la Cemac, puis œuvrer pour une monnaie unique dans le cadre des États- Unis d’Afrique », paru aux éditions Renaissance Africaine, Yaoundé, 2000, préconisons la rupture, en réa- lité le parachèvement de la décolonisation. Mais les panafricanistes ne sont pas au pouvoir. Tout comme les universitaires ne seront pas partie prenante dans les discussions. Nous avons maintes fois interpellé les autorités françaises, mais elles ne nous ont jamais répondus. Il reste ceux qui gèrent les conventions de coopération monétaire pour le compte des États africains et les décideurs poli- tiques. Aussi bien le gouverneur de la Bceao que celui de la Beac vous di- sent que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, et que si un État n’est pas satisfait, il n’a qu’à prendre sa liberté et battre monnaie. Le chef d’État tchadien Idriss Déby Itno a récemment rué dans les bran- cards, disant qu’il y a des clauses qui sont dépassées, tout en demandant aux Français de prendre leurs responsabilités. Michel Sapin vient de lui dire que la France l’attend avec ses pro- positions d’évolution, et ils en discuteront, « avec cet esprit de respect et d’égalité ». Je croise les doigts, sans toutefois m’attendre à de grands bouleversements. Pour l’essentiel, le statu quo sera maintenu.

Pourquoi cette annonce maintenant ?

Je viens de dire qu’il ne s’agit pas d’une annonce, mais d’une réponse aux nombreuses critiques sur le franc CFA de la part d’universitaires et d’hommes politiques tant au pouvoir que de l’opposition et voire de rejets parfois violents de la part de diverses personnalités, d’artistes et d’acti- vistes. L’artiste musicien Joe La Conscience a brûlé un billet de dix mille francs CFA devant le consulat de France à Douala et a composé une chanson intitulée « L’Afrique doit battre monnaie ». Le 26 avril 2015, l’activiste Duval Ébalé a défrayé la chronique en organisant une manifestation à l’esplanade du stade Omnisports de Yaoundé dont la presse a fait un large écho. La chaîne de télévision panafricaine Afrique Média n’est pas en reste, et je ne suis pas loin de penser que sa récente suspension est venue en représailles de son engagement contre le néocolonialisme français en Afrique.

Pourquoi le franc CFA est-il présenté comme un facteur limitant du développement économique ?

La faculté de battre monnaie est une prérogative de tout État indépendant et souverain. Prenons le cas du Ca- meroun. L’article 26 de la constitution révisée du 18 janvier 1996 stipule ce qui suit : « sont du domaine de la loi les questions financières et patrimo- niales suivantes : le régime d’émis- sion de la monnaie... » Et la France reconnaît au Cameroun ce droit constitutionnel, puisque l’article 25 de l’accord de coopération en matière économique, monétaire et financière du 13 novembre 1960 à Yaoundé passé entre la France et le Cameroun stipule que « la qualité d’État indé- pendant et souverain acquise par le Cameroun lui confère le droit de créer une monnaie nationale et un institut d’émission qui lui soit propre. » L’ar- ticle 26 ajoute que « jusqu’à la créa- tion d’une unité monétaire camerounaise, la monnaie légale ayant pouvoir libératoire sur toute l’étendue du territoire du Cameroun est le franc CFA émis par la Banque centrale des États de l’Afrique équa- toriale et du Cameroun (Bceaec). » Or, le Cameroun n’a jamais joui de ce droit. La Banque des États de l’Afrique centrale (Beac) qui émet le franc CFA utilisé par le Cameroun « est un établissement multinational africain à la gestion et au contrôle du- quel participe la France » (article 7 de la convention de coopération monétaire entre la République française et les États membres de la Beac du 23 novembre 1972 à Brazzaville). Qui contrôle la monnaie, contrôle l’écono- mie, et la France contrôle le franc CFA, et donc contrôle les économies des pays qui l’utilisent. De toutes les façons, c’est officiel. Dans le docu- ment intitulé « Cameroun Vision 2035 »,onlitcequisuitàlapage56:«Le Cameroun et les autres pays de la zone franc utilisent le franc CFA qui est arrimé à l’euro depuis le 1er jan- vier 1999 par une parité fixe... Si l’ar- rimage du franc CFA à l’euro permet d’imposer une parité fixe qui évite les dérives et assure sa crédibilité inter- nationale, elle porte néanmoins deux lourdes hypothèques : tout d’abord, elle prive le Cameroun d’un instru- ment majeur de gestion économique, la politique monétaire, ce qui est un handicap considérable pour l’appro- priation d’une stratégie volontariste du développement ; d’autre part, l’ar- rimage à l’euro qui s’est révélé une monnaie très peu flexible entraîne une survalorisation permanente du franc CFA, qui entrainent un ralentis- sement des exportations et un suren- chérissement des importations qui obèrent considérablement la compé- titivité de l’économie nationale. » On est ahuri quand, après avoir lu ce qui précède, on entend encore claironner tous les jours que le Cameroun en l’état sera émergent.

La solution n’est-elle pas dans une monnaie africaine ?

Du débat en cours au Cameroun sur l’avenir du franc CFA, il apparaît que cette monnaie néocoloniale doit céder la place à une monnaie unique africaine. D’où la pertinence de la monnaie africaine émise par une Banque centrale africaine proposée par Kwame Nkrumah en mai 1963 à Addis Abeba. Le professeur Joseph Tchundjang Pouémi de regretté mé- moire écrira plus tard en 1980 que « l’Afrique se fera par la monnaie, ou ne se fera pas. »

Dernière modification le mardi, 21 juin 2016 13:38

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