mardi 12 décembre 2017
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John Fru Ndi: «le SDF a fait changer le pays»  Spécial

A la veille de la célébration des 2S ans de son parti en 2015, nous avons rencontré John Fru Ndi, qui brava la soldatesque du régime le 26 mai 1990 pour lancer le SDF, déclenchant ainsi un vaste mouvement de conquête des libertés à travers le pays. Si les années et les épreuves l'ont physiquement affecté, il n'a rien perdu de sa verve de tribun. Confidences ... 

Vingt cinq ans après le lancement de votre parti, le Social Democratie Front, quelles sont vos principales satisfactions? 

Dans une entreprise politique aussi importante que celle que nous avons engagée, on traverse toutes sortes d'étapes. Il y a des moments de douleurs, de satisfaction, de frustrations. Je dois dire que nous avons connu beaucoup de difficultés et de peine, par exemple lorsque le régime emprisonne ses adversaires à tout va, lorsqu'on tue des gens simplement parce qu'ils ont protesté pour réclamer un mieux être. Des frustrations également lorsque nous gagnons des élections, et que le régime nous vole notre victoire, ou de grandes douleurs comme lors du décès de mon épouse. On est aussi peiné de voir que malgré nos luttes, les hommes de ce régime n'ont toujours pas d'éthique. Je considère néanmoins que tout cela fait partie de la dynamique de l'histoire de notre pays, et que nous ne devons pas baisser les bras. Ma grande satisfaction est que, grâce à la lutte que nous avons menée, les Camerounais ont ouvert les yeux, ils ont dominé leur peur, et ils peuvent aujourd'hui parler de tout ce qui concerne leur pays et s'intéresser à la gestion des hommes publics. 

Quels principales difficultés avez vous rencontrées pendant ces années? 

Des difficultés, il y en a effectivement et beaucoup. D'abord le système électoral du Cameroun, qui ne permet pas une saine concurrence et une compétition ouverte. Parfois même, les difficultés étaient internes à notre parti. Avec certains membres, qui du jour au lendemain, décident que le parti doit absolument obéir à leur façon de voir. On termine une réunion du Comité exécutif national en s'accordant sur la direction à prendre, et un membre décide de passer outre pour ne faire que ce qu'il a en tête, ou pour vouloir obliger l'ensemble du parti à n'obéir qu'à son seul point de vue. Ce sont des situations parfois difficiles à gérer, mais qui sont inévitables dans un parti de masse comme le nôtre, qui rassemble en son sein des citoyens venant de tous les horizons, diplômés ou non, intellectuels ou pas. 

Concernant justement ces intellectuels, universitaires, avocats ou médecins, il se dit que vous ne les tolérez pas au sein du SDF, et qu'ils sont rapidement exclus du parti ... 

Vous voulez prétendre qu'il n'y a pas d'avocats, de médecins, ou d'autres intellectuels dans le SDF actuellement? 

C'est en tout cas ce qu'on dit ... 

Sachez donc que c'est faux. Nous avons beaucoup d'intellectuels dans le parti, à la base comme dans les instances de décision. Le problème avec certains, c'est qu'ils veulent absolument dicter leurs points de vue à l'ensemble du parti. Or, nous avons des règles, et en l'occurrence des statuts qui guident notre action et notre fonctionnement. Mais lorsqu'un individu veut imposer sa manière de voir à un parti de masse comme celui là, il ne peut que buter sur des problèmes, car nous somme régis par des textes et les décisions sont prises après discussion au sein de notre Comité exécutif national. 

Vous avez par le passé organisé des cérémonies de réconciliation pour réintégrer des membres qui avaient été exclus ou qui avaient démissionné. Est ce que le vingtcinquième anniversaire sera encore une occasion pour vous d'organiser une nouvelle opération du genre? 

Je le répète toujours, le SDF est un parti démocratique. Au sein du parti, il y a forcément des points d'entente et des points de désaccord entre les membres. Comme tout parti qui aspire à conquérir et à exercer le pouvoir, nous nous évertuons à rassembler, à montrer une volonté de clémence, pour donner la possibilité à ceux qui se sont retrouvés hors du parti de venir se réconcilier avec les camarades, pour que nous puissions poursuivre le combat ensemble. Beaucoup saisissent cette opportunité pour revenir. Mais d'autres, pour des raisons qui j'ignore, refusent de venir ou, plus grave, posent des conditions. Par exemple, j'ai entendu un ancien secrétaire général dire qu'il ne reviendra dans le parti que si telle ou telle autre condition est exécutée pour lui. Et ça nous ramène à ce que je disais tout à l'heure, sur le désir de certains d'imposer absolument leurs façons de voir. Vous imaginez un individu qui dit à un parti de masse comme le nôtre d'aménager des conditions particulières pour son retour à lui seul ? C'est tout de même étonnant, car nous devons regarder l'intérêt général. Or, la politique c'est la loi du nombre. Et d'ailleurs, ceux qui reviennent retournent d'abord à leurs bases. Car beaucoup parlent alors qu'ils n'ont pas de base militante, parfois même ils n'ont pas de cartes du parti. 

Plusieurs de vos anciens alliées, eux-mêmes leaders de partis politiques sont aujourd'hui au gouvernement, à l'instar de Maïgari Bello Bouba. Croyez vous avoir été manipulés par ces gens pour s'aménager une place dans le régime? 

Il Y a effectivement des leaders qui se positionnent près du SDF pour faire du chantage à M. Biya, en lui disant que si on ne les nomme pas, ils vont travailler avec le SDF. En général ça marche puisque le régime a trouvé les moyens de les caser presque tous. Ces gens sont faciles à reconnaître. Un jour ils insultent M. Biya et le traitent de tous les noms, et le jour d'après, dès qu'ils ont reçu un poste, ils chantent les louanges de la même personne qu'ils vilipendaient hier. Je n'ai pas beaucoup de mal à comprendre à quel jeu ils jouent. Malheureusement pour ces leaders, les camerounais ne sont ni dupes, ni amnésiques. Depuis 25 ans, nous avons tout essayé pour mettre en place une coalition forte de l'opposition. Nous avons essayé tous les attelages, pour nous rendre compte d'une seule chose à la fin : plusieurs de ces partis politiques sont parfois montés par le régime RDPC qui les sponsorise, pour venir distraire ou déstabiliser le SDF. Vous n'avez qu'à voir toutes les obstructions développées à l'époque par le régime pour ne par légaliser notre parti politique, alors que partis sans étoffe, presque mort-nés, étaient légalisés par vague. Par la suite, l'adhésion massive des populations au SDF au détriment des ces formations créées pour faire diversion, a apporté la preuve que le peuple a du discernement. 

Donc, vous pensez qu'une coalition efficace est impossible au Cameroun? 

Comme leader du SDF, j'ai tout essayé en tout temps pour former une coalition avec d'autres partis politiques. Mais le type de personnes que je vous décrivais au début de l'entretien viendra poser des conditions, et exiger d'être le candidat de la coalition, sinon il la quitte. Comment voulez-vous qu'on avance avec de telles mentalités? Parfois, il s'agit d'illustres inconnus, qui misent sur la renommée du SDF ou de Fru Ndi pour se faire une place au soleil. Il n'ont parfois pas d'électorat, et veulent venir se positionner à la tête d'une coalition au sein de laquelle ils n'apportent presque rien. Il y a par contre des leaders qui viennent de bonne foi dans la coalition, apportant d'ailleurs des militants et des voix. C'est le cas de Jean Michel Nitcheu à Douala, qui est aujourd'hui un parlementaire. Il avait son propre parti, il a intégré le SDF avec son mouvement, effectuant un travail sérieux à la base, ce qui lui vaut aujourd'hui son mandat de parlementaire ainsi qu'une place importante au sein du parti. Peu d'hommes politiques ont cette approche sérieuse et préfèrent venir entrer par le haut. 

A l'occasion de ces 25 ans, qu'est ce qui pourrait changer dans la vision du SDF. A quelles transformations peut-on s'attendre? 

Nous avons une vision de la société qui est clairement affirmée et que nous passons régulièrement en revue. D'abord la démocratie : car dans le parti, nous prêchons par l'exemple. Nous sommes la seule formation politique au Cameroun qui tient régulièrement son Comité exécutif national, environ huit fois par an, pour plancher sur les questions majeures du pays et du parti et même sur certaines questions internationales. Et donc dans cette quête de démocratie au plan national notre objectif majeur est d'obtenir du régime un système électoral donnant lieu à une saine compétition entre les citoyens qui aspirent à exercer des fonctions politiques. 

Car c'est la clé du développement de notre pays. Le jour où un dirigeant pourra être sanctionné dans les urnes grâce à un système électoral fiable, chaque détenteur de mandat sera bien obligé de travailler dans l'intérêt du peuple dans l'espoir d'être réélu. Mais tant que la tricherie électorale sera en vigueur en faveur du régime, le Cameroun ne sera pas gouverné dans le sens de l'intérêt du peuple. 

Au delà de la lutte pour l'avènement d'une véritable démocratie, nous avons dans le cadre de notre vision mené beaucoup de batailles porteuses. Je prendrais les questions comme le Sida. Monsieur Biya et son gouvernement étaient amorphes sur la question, jusqu'à ce que le SDF commence à sensibiliser les populations. Le régime RDPC a récupéré cette campagne pour aller demander de l'argent aux bailleurs de fonds, et finalement un de ses ministres est en prison pour détournement. Il en va de même de la question des péages routiers, c'est le SDF qui avait porté cette idée. Mais nous voulions une fois au pouvoir instaurer les péages dont les recettes seraient consacrées à l'entretien des routes. Aujourd'hui le régime a copié cette idée, et l'applique mal car on ne sait pas ou va cet argent si ce n'est dans les poches de quelques détourneurs pendant que les Camerounais continuent de souffrir de l'absence des routes ou de leur mauvais Etat. 

Dans le même registre, que devient de National Economie and Social program (Nesprog) le programme économique et social de votre parti, publié il y a plus de dix ans ? Vous semblez l'avoir délaissé ... 

D'abord je dois dire que ce programme économique et social est toujours en vigueur. Nous ne l'avons pas délaissé. Il y a dans ce programme des choses que nous ne pouvons pas faire si nous ne sommes pas au pouvoir. Mais pour certains aspects qui peuvent être implémentés de notre position actuelle, nous n'hésitons pas. Sans oublier que le régime tente en permanence de nous copier. Quand nous avons évoqué le système fédéral de gouvernance qui permettrait à chacun de participer de près à la gestion de la chose publique, le pouvoir a lancé un projet de décentralisation dont on voit bien aujourd'hui qu'il est dans l'impasse, car non seulement il ne se met pas totalement en place, mais il ne sert même pas les intérêts des populations comme il se devrait. Or notre slogan qui est de rendre le « pouvoir au peuple» nous a inspiré ce concept de fédéralisme qui aurait permis aux population de mieux maitriser leurs intérêts et de faire efficacement face à leurs problèmes. Donc le Nesprog reste pour nous un outil essentiel qui expose les projets économiques et sociaux du parti, et que nous pourrons efficacement mettre en œuvre une fois que nous serons aux affaires. 

On vous a vu le 20 mai dernier à la tribune présidentielle de Yaoundé à l'occasion de la fête nationale, tout comme on vous voit régulièrement au palais de l'Unité lors de diverses cérémonies. Une nette évolution pour quelqu'un comme vous qui était considéré comme un opposant radical. Que s'est il passé pour que vous commenciez à coopérer avec le pouvoir? 

Quand monsieur Biya est venu me rencontrer à Bamenda, nous avons parlé. Et il m'a dit que le dialogue ne devait pas être rompu mais que nous devrions continuer de nous parler dans l'intérêt du pays. Le SDF n'a jamais été contre le dialogue lorsqu'il s'agit de parler des intérêts du Cameroun. Mais ce dialogue ne nous empêche pas de garder l'œil ouvert et de rester attachés à notre vision. 

Le régime de Paul Biya est il désormais un interlocuteur crédible selon vous? 

Nous discutons avec le regime d'abord parce que c'est notre principe: dialoguer. Nous ne nous faisons pas beaucoup d'illusion car jusqu'ici nous n'avons pas obtenu ce qui est pour nous essentiel, à savoir un système permettant des élection libres et transparentes. Je précise que le SDF a été le premier à mener cette bataille en faveur d'élections justes, et reste pratiquement le seul parti à mener cette bataille. Un bon système électoral permettrait de garantir le changement et la bonne gouvernance au Cameroun, et pas seulement au bénéfice du SDF. Car avec un bon système électoral, vous même qui êtes devant moi, vous pourrez vous présenter aux élections avec de bons arguments et être élu. Et les mêmes électeurs pourront aisément vous sanctionner si vous n'avez pas travaillé dans leur intérêt. C'est le sens de notre bataille à ce sujet. Donc nous sommes toujours disposés à dialoguer avec le pouvoir, sans perdre de vue nos objectifs majeurs que sont donc la mise en place d'une bonne constitution pour le pays, ainsi que d'un bon système électoral, permettant des élections crédibles. 

Qu'est ce que l'action du SDF a apporté au Cameroun durant ces vingt-cinq dernières années? 

Je serais tenté de vous retourner la question, puisque vous les journalistes, vous êtes bien placés pour savoir que l'action du SDF a été décisive dans la conquête des libertés, notamment de la liberté d'expression. Souvenez-vous, lorsque nous avons lancé le parti, maître Yondo Black et ses compagnons étaient emprisonnés simplement parce qu'ils ont voulu créer un parti politique. Notre première grande bataille fut de le faire libérer et d'obliger le régime à ouvrir le jeu politique. Cette bataille, nous l'avons gagnée dans l'intérêt du Cameroun, puisque vous voyez le nombre de partis qui existent aujourd'hui. Plus personne ne sera emprisonné parce qu'il veut créer un parti. Il en va de même dans l'affaire Celestin Monga et Pius Njawé, tous deux arrêtés pour un simple point de vue exprimé contre Biya. Notre action de mobilisation a été déterminante et ils ont été libérés. Aujourd'hui, vous pouvez critiquer Biya autant que vous voulez, c'est votre droit, et il ne pourra rien contre vous. Même au sujet de la lutte contre la corruption qui montre l'étendue du phénomène au sein du régime, nous avons été à l'avant garde. Souvenez vous que c'est à l'assemblée que nous avons voulu créer une commission d'enquête parlementaire sur certains détournements, obligeant le régime à agir, au point où on a aujourd'hui tout un gouvernement en prison. Si aujourd'hui on peut avoir des débats au parlement et que le régime peut être contredit, c'est grâce au SDF, même si le pouvoir développe des obstructions pour empêcher que les propositions du SDF soient adoptées. Si les Camerounais ont aujourd'hui le droit et le courage d'attaquer l'Etat au tribunal et de le battre, c'est grâce au SDF. Il y tellement de domaines sociaux et politiques sur lesquels, même sans être au pouvoir, le SDF a montré une détermination qui a fait bouger les choses.

Entretien mené par François Bambou 

 

Dernière modification le samedi, 28 mai 2016 19:44

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