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Douala : la capitale de la débrouille Spécial

  • mardi, 03 mai 2016 10:41
  • Écrit par  Francois Bambou

A cause ou grâce au chômage, les jeunes de la capitale économique se sont orientés vers la débrouillardise.  

Jonas a tout d’un homme-orchestre. Devant son porte-tout qu’il a transformé en restaurant ambulant, il campe tous les matins dès l’aube devant une agence de transport interurbain, où il propose aux voyageurs un menu étonnamment varié : purée d’avocat, salade de laitue, spaghettis, riz - sauce tomate, haricot, pain, omelette garnie. Sa clientèle, entassée sur des tabourets à même le trottoir ou debout, tourne le dos à la rue pour manger à la va-vite. Jonas satisfait tout le monde assisté d’une jeune fille qui s’occupe de la vaisselle. Et pour multiplier ses revenus, Jonas vend aussi des crédits téléphoniques. Son histoire est celle de la majorité des jeunes de Douala. Faute d’emploi, ils optent pour l’auto-emploi.

Les dernières études sur le chômage démontrent que plus que partout ailleurs au Cameroun, le chômage a un impact sévère à Douala. C’est la raison pour laquelle beaucoup de jeunes versent dans la débrouille. Jonas, après avoir passé son baccalauréat il y a cinq ans, est contraint d’abandonner ses études. Ses parents lui signifient clairement qu’il ferait bien d’aller se débrouiller au centre commercial comme beaucoup de jeunes de son âge. « J’ai commencé par travailler comme agent commercial temporaire dans une société brassicole. Ce job était bref, mais ce que j’ai gagné m’a permis de monter mon restaurant ambulant. J’espère d’ici deux ans quitter cette canicule pour m’installer dans un bâtiment et faire un vrai restaurant », explique Jonas.

Mais Jonas garde la foi. Pour lui : « Douala c’est la seule ville où le rêve américain est possible. » Ce restaurateur ambulant en veut pour preuve que la plupart des grandes fortunes de Douala sont elles aussi d’anciens débrouillards. Comme Jonas, Kamwa, un autre débrouillard, nourri aussi beaucoup d’espoir. Il nous conduit dans son atelier où il fabrique des joints mécaniques en taillant d’une main experte dans les pneus de camions. Il connaît par coeur les dimensions des joints commandés par ses clients, c’est obligatoire, selon lui, pour une meilleure existence. Pour l’instant, Kamwa trouve lui aussi sa pitance chaque jour et il ne désespère pas de finir milliardaire, dans une résidence cossue de Douala. Son modèle: un patron d’une entreprise de distribution pétrolière prospère, qui n’était, il y a dix ans, qu’un vendeur de carburant frelaté dans les rues des quartiers pauvres de Douala.

D’autres jeunes ont choisi des chemins moins louables et peu recommandables, avec le même objectif : gagner de l’argent. Cette tendance à s’en sortir par soi même est une conséquence de l’aggravation du chômage chez les jeunes. Ils sont obligés ainsi à se débrouiller par tous les moyens pour s’en sortir, parfois sur les ruines de la morale. Cette situation, analyse une étude de la coopération française, traduit deux faiblesses du marché du travail au Cameroun : l’inadéquation entre l’offre de formation et la demande d’emploi et l’absence d’un tissu industriel développé, à même de pourvoir d’emplois qualifiés. De plus, souligne ce rapport, la plupart des demandeurs d’emploi (près de 58 %) sont en situation de chômage de longue durée (plus d’un an). « Ceci pourrait s’expliquer par le fait qu’ils sont majoritairement des « primo- demandeurs » c’est-à-dire à la recherche de leur premier emploi (56,2 %). Dans le contexte camerounais, marqué par une exiguïté du marché du travail, ces derniers sont moins avantagés dans la recherche, les employeurs demandant le plus souvent une ou plusieurs années d’expériences professionnelles antérieures.

"La durée moyenne du chômage est de 38,5 mois soit un peu plus de 3 ans ", peuton lire dans le rapport de la coopération française. Il y a un an, lors de la fête nationale de la jeunesse du 11 février, Paul Biya s’est adressé à cette catégorie de citoyens parfois désespérés ou remontés contre le système. « Aux jeunes qui ne vont pas à l’école, à ceux qui sont sortis prématurément du système scolaire et aux diplômés qui n’ont pas encore trouvé d’emplois et qui désespèrent d’en trouver». Dans le meilleur des cas, constatait Paul Biya dans ce message, ils exercent une certaine activité dans l’informel, souvent en deçà de leurs capacités. D’autres n’ont pas cette chance et croupissent dans l’oisiveté ou le vagabondage, avant de verser parfois dans la délinquance. Ceux qui ont un emploi, qu’ils soient pousseurs, chargeurs, tâcherons dans les chantiers, conducteurs de moto-taxis, etc., peuvent en vouloir à la société .

Cette réalité du chômage, bien décrite par le chef de l’Etat, est confortée par les chiffres de l’Institut national de la statistique (INS) sur le secteur informel. L’informel emploie 90,5 % des actifs occupés au Cameroun, proportion restée stable par rapport à 2005. On remarque aussi que 53 % exercent dans l’informel non agricole tandis que les 37,5 % restants évoluent dans l’informel agricole. L’INS indique aussi que c’est la tranche de 15-34 ans qui est la plus touchée. Pour les services économiques français qui analysent la situation du chômage au Cameroun, l’évolution de la dynamique des emplois indique une baisse de l’emploi informel agricole au profit de l’informel non agricole. En effet, soulignent ces services, la part de l’informel agricole est passée de 76,4 % avant 1999 à 22,9 % en 2010, tandis que celle de l’informel non agricole a gagné plus de 40 points à 67 % en 2010. Cette tendance résulte justement de la forte croissance du chômage dans les villes telles que Douala, ce qui contraint les jeunes à quitter l’informel agricole.

 

Selon l’INS, « le chômage reste un phénomène essentiellement urbain, très concentré à Douala et Yaoundé où l’on enregistre en général des taux de chômage à deux chiffres. Il touche principalement les jeunes, surtout âgés de 15-34 ans avec un taux de chômage au sens large évalué à 15,5 %. Les femmes sont un peu plus concernées que les hommes, et se découragent le plus dans la recherche de l’emploi. Par ailleurs, la possession d’un diplôme ou un niveau d’instruction élevé ne garantit pas toujours l’accès à l’emploi. (…) La structure des emplois selon le secteur d’activité présente une prédominance des emplois du secteur primaire en milieu rural et des emplois du secteur tertiaire en milieu urbain. » A Douala, ville historiquement frondeuse, cette jeunesse oisive, qui se croit laissée pour compte est une bombe sociale à retardement. D’où la prudence avec laquelle le délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Douala, Fritz Ntonè Ntonè, mène les opérations de lutte contre le désordre urbain. Le déguerpissement des rues et trottoirs marchands doit aussitôt être suivi par une réinstallation dans un marché. D’où la panoplie de mesures engagées ces dernières années pour absorber ce volume croissant de jeunes chômeurs au moyen des programmes de formation et d’orientation aux métiers.  

 

Dernière modification le mardi, 03 mai 2016 12:02

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