lundi 21 mai 2018
Connexion S'inscrire

Connexion

FLASH INFO

Celestin Tawamba :« Le dialogue public-privé ne doit plus être un épouvantail qu’on agite »

Célestin Tawamba, président du Groupement Inter Patronal du Cameroun, analyse les problèmes liés à la dette due aux PME par l’Etat. Il revient également sur la nécessité pour le Cameroun de structurer l’accord économique avec le Nigéria, en le formalisant. Et ce d’autant plus que, selon lui, loin de constituer un handicap, ce pays voisin constitue un atout pour l’économie camerounaise.

Peut-on avoir des éclaircis sur le volume de la dette que les PME attendent de l’Etat du Cameroun, ainsi que le volume des crédits TVA qui ne sont pas payés à ce jour ?
Nous nous félicitons de ce que le chef de l’Etat ait pris en compte l’une de nos doléances, à savoir le payement de la dette due aux PME. Vous savez bien que quand une entreprise a des difficultés de trésorerie, elle a du mal à se déployer sereinement. L’année 2017 a de ce point de vue contribué à constater la vulnérabilité de ces structures.
En ce qui concerne le montant des crédits liés à la dette due aux PME et le volume de l’enveloppe de la TVA, j’aurais la faiblesse de dire que je ne peux pas répondre à cette question. Simplement parce que nous souhaitons que le calcul de cette dette se fasse avec beaucoup de transparence. Cette transparence suppose, pour nous, que l’Etat nous associe à l’évaluation du montant de cette dette. Nous sommes donc disposés à travailler avec le gouvernement pour déterminer le montant de la dette due aux PME.
Maintenant, nous n’avons pas la prétention de savoir si cette dette va être épongée d’un coup. Quoiqu’il en soit, il faut que tout se fasse dans la transparence. En s’acquittant de cette dette, l’Etat va permettre aux entreprises de mieux gérer leurs plans de trésorerie. Mais aussi de rassurer leurs banquiers sur leur capacité à payer leurs dettes. C’est dire si il est important que l’Etat se prononce sur sa dette et sur l’échéance de payement.

Quelles sont les propositions du Gicam en ce qui concerne la résolution du problème lié aux crédits TVA ?
Pour ce qui est des propositions du Gicam, je voudrais vous renvoyer aux résolutions faites lors du premier Forum sur la PME. L’un des sujets majeurs portait sur le financement des PME. Les propositions que nous formulons sont donc concrètes et faisables. Nous proposons notamment, au regard d’un certain nombre de ratio prudentiel en rapport avec la liquidité que l’on concède aux banques et qui ne permet pas de financer certaines activités à risque, ou à long terme, parce c’est essentiellement des ressources à court terme. C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il faut avoir d’autres ressources de financement. Il faut donc améliorer l’écosystème de financement bancaire. A cela, il faut ajouter le manque de fonds de garantie. Il est donc question de tout faire pour ressusciter les fonds de garantie.  En clair, il faut mettre sur pied un fonds de garantie destiné aux PME. Ceci permettra de résorber les problèmes que rencontrent les PME au niveau des banques.
En plus, nous attirons l’attention des promoteurs sur la qualité des dossiers qu’ils proposent aux banques. Nombreux sont ceux qui ne sont pas banquables, simplement parce qu’ils ne sont pas bien montés. Il y a aussi le besoin de mettre en place un fonds d’accompagnement pour le conseil. Ceci va permettre de supporter le financement du conseil relatif au montage des dossiers de financement. Il faut aussi souligner qu’on ne peut pas prétendre résoudre tous les problèmes de la PME, mais on peut réduire leur impact.

Ceci suppose-t-il que les problèmes des PME ne viennent pas seulement des pouvoirs publics ?
Naturellement que nous devons nous même prendre conscience de nos difficultés. Beaucoup de dossiers de financement peuvent arriver dans les banques sans qu’ils rassemblent toutes les garanties qui puissent donner lieu à des financements. Et quelques fois, le promoteur n’est pas capable de défendre son projet. Et puis, il faut aussi dire que le taux de sinistralité, la culture du non remboursement et du non payement de la dette sont des maux contre lesquels nous devons nous battre. Les entrepreneurs doivent développer cette culture de payer leurs dettes. Ce n’est pas facultatif, c’est une obligation. Quand vous contractez une dette, qu’elle soit fiscale, bancaire ou qu’elle soit une dette contractée auprès de votre fournisseur, il faut la payer. C’est aussi l’un des chantiers dans lequel le Gicam va travailler afin de produire un document sur la gouvernance de l’entreprise. Car nous avons certainement des droits, mais nous avons également des devoirs.  

Certains estiment que le Gicam ne fait assez en ce qui concerne le règlement de la dette due aux PME. Que répondez-vous face à de telles déclarations ?
J’entends très souvent cette accusation. Mais je dois préciser une chose : j’ai été moi-même patron de PME. La relation entre une PME et une grande entreprise est d’abord une relation commerciale. Il s’agit donc d’un accord qui lie deux personnes ou deux entités. Je ne pense donc pas qu’il puisse être de l’intérêt d’une grande entreprise de ne pas payer la dette due à une PME. C’est pour dire qu’il y a certainement des accusations qui ne sont pas vraies.
Le véritable problème de la PME est lié à l’environnement global des affaires. Et comme le dit l’adage, lorsque le gros maigrit, le petit meurt. Les grandes entreprises ont des problèmes de crédits de TVA impayés. Elles subissent aussi des tensions de trésorerie. La preuve, si on fait une grande analyse au niveau des grandes entreprises, on va déceler à coup sûr des problèmes de trésorerie. Aujourd’hui, les banques sont les premiers actionnaires des grandes entreprises parce que les patrons ont recours aux découverts pour vivre. Mais cela étant, nous tenons à rassurer les uns et les autres que nous avons pris en compte cette problématique de la relation entre les grandes entreprises et les PME. Dans cette optique, je tiens à souligner que nous travaillons au niveau du Gicam pour trouver des solutions visant à faire en sorte que les grandes entreprises puissent être ces structures qui drainent les PME. Pour cela, nous sommes allé au-delà du problème de payement pour proposer une charte qui va régir les relations entre les grandes et les petites entreprises. Ce projet a d’ailleurs fait l’objet d’une présentation publique lors du premier forum sur la PME. Cette charte va être déployée et mis en œuvre au cours de cette année. Elle sera signée par des grandes entreprises, par certains champions exerçant dans des secteurs d’activités et certaines PME. En plus, la PME ne doit pas seulement attendre des payements, elle a aussi des devoirs. Il s’agit du respect des délais et du cahier de charges et même de la qualité du service ou du produit vendu. Ce type de problèmes est régulièrement porté à notre attention et après vérification, on se rend compte que certains éléments du cahier de charges n’ont pas été respectés. Nous demandons donc aux PME d’améliorer la qualité des services qu’elles offrent aux grandes entreprises. Et nous rappelons aux grandes entreprises qu’elles ont la responsabilité d’accompagner les PME dans leur développement.
In fine, il faut indiquer que le monde de l’entreprise s’accommode mal de la pitié. En clair, on ne fait rien par pitié. On est content de payer un service parce qu’on sait qu’il est de bonne qualité. Il y a donc deux éléments majeurs à rechercher : l’équité et la performance. Nous voulons simplement encadrer et voir si on peut légiférer sur les conditions de payement de la dette entre grandes et petites entreprises. Mais tout ceci ne sera effectif que lorsque le climat des affaires sera amélioré, la croissance plus inclusive et quand les entreprises vont mieux se porter. Pour être complet sur le sujet, lorsque les crédits de TVA vont être mieux payés, lorsque les  grandes entreprises vont bénéficier de plus de marchés, que la protection du tissu industriel va être mieux affirmée, alors il y aura un écosystème qui  va lui-même se créer et s’équilibrer.

Vous envisagez également de proposer au gouvernement une réforme de l’administration fiscale, pour en faire un instrument de développement des entreprises et non de simple collecte. Où en êtes-vous avec le projet et quelles relations entretenez-vous avec la Direction générale des Impôts sur le sujet, quand on se souvient du fâcheux précédent  de la gestion de la loi de finances 2018.
Il s’agit pour le Gicam d’apporter sa contribution au débat sur l’administration fiscale dans notre pays. Il ne s’agit pas pour nous de nous prononcer sur la manière dont est organisée l’administration fiscale. Le problème de l’entreprise n’est pas uniquement lié à la fiscalité, mais il se trouve qu’aujourd’hui, n’en déplaise, la fiscalité, de par son administration, pose d’énormes problèmes aux patrons. C’est d’ailleurs une réalité propre à tous les pays, il faut le souligner avec force. Le fait est que dans notre pays, le phénomène est plus accru. Il est donc question pour le Gicam d’apporter sa contribution à ce qu’on puisse avoir une fiscalité qui intègre le volet développement des entreprises. Il ne faut plus qu’on ait une fiscalité tournée vers la collecte des recettes, mais une fiscalité qui tient compte de cet aspect développement qui est important pour l’entreprise. Seulement, aujourd’hui, il se trouve que l’aspect fiscal pourrait être un handicap. Nous souhaitons donc, sur la base d’un certain nombre de travaux, présenter à l’Etat nos propositions. Celles-ci permettront non seulement à l’Etat d’atteindre ses objectifs de collecte mais surtout, d’élargir son assiette fiscale. On nous dit qu’aujourd’hui que le taux de pression fiscale est de 15 % et qu’il est faible. C’est une hérésie pour ceux qui paie les impôts. Le système fiscal, tel qu’il se présente aujourd’hui, ne permet pas d’élargir l’assiette fiscale. Nous devons sortir du principe qui voudrait qu’on fiscalise sur le chiffre d’affaires. Nous sommes en ce moment l’un des rares pays qui a un système de fiscalisation axé sur le chiffre d’affaires. Et même lorsque cela existe ailleurs, c’est plafonné. Ne perdez pas de vue qu’on paie l’impôt sur le bénéfice et qu’aujourd’hui notre impôt est d’abord assis sur un minimum de perception qui est passé à 2,2 %. Qu’on ne nous dise pas que l’informel est plus grand chez nous que dans d’autres pays. Mais il faut pouvoir comprendre la structuration de l’économie pour pouvoir adapter la fiscalité. En clair, cette fiscalité n’est pas adaptée. A titre d’illustration, il y a certainement des entreprises qui veulent payer un minimum de 2,2 %, mais celles-là doivent avoir un résultat avant impôts qui est au moins de 9 %. Sinon votre taux de pression fiscale va être à plus de 50 %. Parce que la base de fiscalisation étant 2,2 % du chiffre d’affaires, n’a aucun rapport avec la base de l’impôt qui est de 30 % sur l’impôt sur les sociétés (IS). Par conséquent, la plupart des entreprises se retrouvent au minimum à payer et quand on rapporte le minimum de 2,2 % ou même de 1,1 %, rapporté au bénéfice, ça vous fait un taux de pression fiscale qui est supérieur à 30 %, voir pour certains secteurs 80 %. C’est dire que pour certains secteurs d’activités, vous avez une fiscalité qui est confiscatoire. C’est une réalité. Il est donc question de changer de paradigme fiscal. Si vous généralisez les 2,2 % et que vous avez une entreprise pour lesquelles les marges sont extrêmement faibles, vous avez des gens qui font des chiffres d’affaires à hauteur de plusieurs milliards de francs CFA, mais qui ont des marges de 0,5 %. Vous voulez leur demander de payer un minimum de 2,2 % du chiffre d’affaires, tout de suite, c’est dissuasif. Par conséquent, il ne déclarera pas. Or, si sur les 0,5 % de marge, vous venez prendre une partie de son bénéfice, en ce moment-là, ça devient équitable. C’est donc ce que nous voulons expliquer à l’Etat en disant que le Cameroun n’est pas différent des autres pays. Nous pouvons tout en collectant l’impôt, permettre à d’autres de payer en évitant de fiscaliser les mêmes. Nous voulons également simplifier les taux. Parce qu’aujourd’hui l’impôt est trop élevé. Nous apprécions déjà un certain nombre d’efforts faits par la Direction générale des impôts pour la dématérialisation, mais beaucoup d’efforts restent à faire. Le contentieux fiscal est aujourd’hui source de conflit et de corruption. Il est donc question d’apporter nos propositions pour améliorer ce phénomène.
Pour revenir à l’autre volet de votre question, nous tenons à préciser que nous n’avons pas de problème avec la loi de finances. Bien que nous ayons donné notre lecture de cette loi. Notre inquiétude portait sur le processus d’élaboration de la loi de finances. Nous estimons que cela doit faire l’objet d’une discussion entre l’Etat et le secteur privé. Nous sommes là pour apporter nos contributions. Une fois de plus, nous ne sommes pas dans la cogestion, mais il nous revient d’apporter nos propositions sur ce qui va être mis en application par nous. Comment pouvez-vous imaginer que c’est nous qui collectons les impôts pour presque 80 %, et lorsqu’il faut faire les lois, on ne nous consulte pas. La loi de finances n’est pas devenue un piège tendu aux entreprises. On ne fait pas une fiscalité par embuscade. On doit en discuter parce que c’est l’un des éléments que les entreprises prennent en compte dans l’élaboration de leurs budgets. Le fait de nous faire partager l’avant-projet de loi de finances pour qu’on apporte nos propositions ne veut pas dire que nous régentons le processus d’élaboration de la loi de finances. C’est la raison pour laquelle nous souhaitons, comme ce fut le cas il y a quelques années, que l’on revienne à un véritable processus d’élaboration de la loi de finances qui respecte les partenaires. C’est aussi en cela que nous sommes partenaires.

2018 étant une année électorale, est-il possible de connaitre le rôle que votre organisation jouera bien qu’elle soit apolitique ?
Vous avez bien fait de rappeler que le Gicam est un mouvement apolitique, je le réaffirme. La campagne qui va bientôt être lancée sera éminemment politique. Cela veut dire que nous n’allons pas prendre part à une quelconque campagne électorale. Cela étant, notre parti, c’est le parti de l’entreprise. Et ce, en attendant qu’il y ait un parti politique dénommé « Parti de l’entreprise ». Le Gicam est donc un mouvement citoyen qui est là pour faire parler et partager ses positions mais surtout défendre les intérêts des entreprises. Et la campagne est un moment idéal pour comprendre les sujets économiques et les programmes économiques. A ce titre, le Gicam se doit d’écouter les uns et les autres, du moins ceux qui prétendent diriger notre pays. On doit bien comprendre ce qu’ils proposent et nous n’avons pas attendu la campagne électorale pour dire que nous allons mettre nos problèmes au cœur des débats. C’est d’ailleurs pour cela que nous avons engagé le travail sur la fiscalité. Il est question que les candidats puissent se prononcer sur nos propositions et notre vision de la fiscalité. Ils pourront également aborder d’autres problèmes que rencontrent les entreprises. Il n’est nullement question de se focaliser sur la fiscalité. Loin s’en faut. Cela étant, nous allons avoir une écoute bienveillante sur les programmes économiques des différents candidats. Nous sommes disposés à les écouter. Nous verrons donc si nos problèmes ont été pris en compte.

Au cours de vos visites avec les ministres en charge du secteur des entreprises, le Gicam a proposé qu’on mette au goût du jour la conclusion d’un accord de partenariat avec le géant voisin à savoir le Nigeria. Où en êtes-vous avec la structuration de cette idée qui pourrait s’adosser aussi à relance de l’union des patronats d’Afrique centrale ?
En ce qui concerne les APE, il s’est agi d’un accord qui était asymétrique. Il présente un certain nombre de risques notamment en ce qui concerne les pertes de recettes de l’Etat, les difficultés des entreprises. Mais aujourd’hui, il y a eu un accord intérimaire qui a été signé. Il est question pour nous de voir en quoi est-ce que les entreprises peuvent tirer profit de cet accord intérimaire qui a été signé. Dans cette démarche, le Gicam va organiser cette année un séminaire ou alors une séance d’explication à l’endroit des PME pour qu’on puisse démystifier ce qu’il y a dans les APE.
Cela étant, nous avons un voisin qui est extrêmement puissant, qui pour nous est un atout. Le Nigeria est un marché important. Il s’agit en fait de structurer les rapports avec ce pays frère, en le formalisant. Le but du Gicam c’est de ne pas entrer dans un accord déséquilibré. L’objectif derrière cette formalisation c’est de passer aux échanges informels, souvent implicites, à des échanges formels et encadrés.  En clair, il y a beaucoup à espérer de cet accord et probablement beaucoup à gagner. De manière concrète, le Nigeria ne doit pas être considéré comme un handicap, mais davantage comme un atout. Enfin, mon vœu le plus cher pour 2018 est que le dialogue entre l’Etat et le secteur privé soit plus productif, avec des résultats concrets. Que ce ne soit plus un épouvantail qu’on agite et que nous puissions rentrer dans une collaboration sincère afin que les intérêts des uns et des autres soient mieux compris et pris en compte. Parce qu’une économie forte, c’est un Etat fort.

Dernière modification le mercredi, 17 janvier 2018 14:21

LES DERNIERS ARTICLES

LES DERNIÈRES VIDÉOS

+ D'ÉCONOMIE

0
Partages
0
Partages