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Patrice Nganang : « Je suis plus radical que les anglophones eux-mêmes »

  • jeudi, 11 janvier 2018 10:10
  • Écrit par  François Bambou

arrêté et incarcéré à la prison centrale de Kondengui, puis relaxé au bout de quelques semaines suite à l’abandon  des charges par le ministère public camerounais, l’écrivain et professeur prédit le pire au régime biya. Partisan de  la sécession du cameroun, l’activiste règle également leurs comptes à ses détracteurs.

Comment s’est déroulée votre arrestation,  puis votre transfert à  Yaoundé ? et entre votre incarcération  et votre libération ?  Rocambolesque est le seul mot qui me  vienne en esprit, mais au fond, quand j’y  réfléchis, je me dis que c’est le testament  de l’importance qui est donné aux écrivains  dans mon pays. Car jamais un  homme politique, un homme public, ou  toute autre personne n’avait été traité  comme ça. Mon arrestation a eu lieu  déjà dans des conditions particulières.  J’ai été cueilli à l’aéroport de Douala, en  zone internationale, et mené seul dans  un fourgon de la police à Yaoundé, avec  cinq gardes du corps autour de moi. Ma  libération alors était épique, orchestrée  par le secrétaire d’Etat aux Affaires pénitentiaires,  en lunettes noires, avec le  régisseur de la prison et son adjoint, le  directeur de la PJ et ses adjoints, au téléphone  avec le ministre de la Justice et  d’autres ministres, tout un parterre, un  convoi quasiment présidentiel, avec des  garde-du-corps en cagoule, pointant leur  fusil sur la ville, et un motard au-devant.  Je ne crois pas que quelqu’un a jamais  été traité comme ça au Cameroun, et me  demande encore pourquoi. 

Pour beaucoup d’observateurs,  votre séjour carcéral était votre  voeu le plus profond pour cette fin  d’année. auriez-vous piégé les autorités  du régime camerounais  pour un dessein inavoué ?  Je ne suis pas de nature cynique. Je sais  que le cynisme est né dans le ventre de  la tyrannie qui nous tient, et c’est lui qui  est l’élixir de survie de nos compatriotes.  Il a d’ailleurs inspiré la manière de penser  de nos ainés intermédiaires qui en  ont fait une philosophie qui s’est cependant  cassée les dents sur la cause anglophone  qui est un cas évident  d’oppression et de colonisation d’un peuple  qui s’identifie d’une certaine manière  de son choix, par un autre peuple. 

Finalement vous avez été expulsé  du territoire camerounais. comment  comprenez-vous cette réaction  du gouvernement ?  Nous sommes ici dans la pure hystérie  du gouvernement, qui s’est retrouvé  avec une patate trop chaude dans ses  mains. Je suis toujours venu au Cameroun  en toute humilité, et cela a donné  l’occasion à la presse gouvernementale,  de me présenter comme un rien du tout,  d’autant plus que par mes actions publiques,  j’étais toujours dans les quartiers  avec les gens démunis, à creuser les  "watarout", comme on disait en ricanant  (…) La réaction du gouvernement c’est  l’hystérie devant la réalisation de qui je  suis en réalité, qu’ils ont toujours refusé  de voir, alors qu’à seize ans déjà j’ai fait  plusieurs fois la grande Une de Cameroon  tribune jadis, ai été présenté au JT  plusieurs fois, tant radio que télé, mais  ce gouvernement avait choisi de l’oublier  pour magnifier l’incompétence qui lui  sert, invitait mes collègues tant universitaires  qu’écrivains, leur donnait des médailles,  alors que moi jamais il ne m’a  jamais invité. Il a bien eu ce qu’il cherchait. 

Qu’allez-vous faire pour reconquérir  votre nationalité ou votre citoyenneté ? 

Rien du tout, car je n’en ai pas été  déchu, mon passeport a tout simplement  été saisi, sans raison d’ailleurs, car il n’y  avait aucune accusation nulle part contre  moi pour immigration illégale. Celle qui  avait été formulée en passant lors de  mon arrestation a été vite abandonnée,  et comme on sait, toutes les charges  contre moi ont été abandonnées par le  ministère public, entériné par le juge.  Mais je ne ferai rien avec ce régime. Le  prochain gouvernement me donnera  mon passeport, car Biya va prendre la  fuite très bientôt. 

Certains camerounais estiment  que nombre de leurs compatriotes  de la diaspora se comportent en  pyromanes, notamment sur les réseaux,  colportant de fausses informations.  comment  comprenez-vous cette relation pénible  entre certains camerounais  du cameroun et une partie de  ceux résidant à l’étranger ?

 La relation des Camerounais avec ceux  de l’étranger n’est pas pénible, car chacun  de nous a un membre de sa famille  à l’étranger, souhaite envoyer ses enfants  étudier à l’étranger, et bien des fois  souhaite d’ailleurs y aller soi-même demeurer.  Je n’y vois rien de pénible, sinon  une relation de désir, qui toujours est tumultueuse,  car on parle ici de sentiments.  Mais c’est vrai aussi que le  pouvoir camerounais n’a aucun avantage  à ce que les Camerounais de l’extérieur  retournent au pays. Il serait balayé  le lendemain même. 

D’un autre côté, ils sont nombreux  à penser que leurs attentes,  leur poids et leur potentiel ne sont  pas suffisamment pris en compte  par le gouvernement. Pourtant,  cette diaspora camerounaise  compte de grands noms de la  science, des lettres et même des  affaires. Que faudrait-il faire pour  réconcilier le cameroun avec sa  diaspora ? 

Quand Biya tombera, les enfants de ce  pays retourneront dans la terre de leurs  ancêtres. 

Dans le cadre de la crise anglophone,  êtes-vous plutôt favorable  à la sécession, à la fédération ou  à l’etat unitaire mieux gouverné ? 

Chaque peuple opprimé a le droit divin  de se défendre, et le choix des armes et  des méthodes de sa défense lui revient.  Les Anglophones ont le droit divin de se  défendre, et plusieurs ont choisi la sécession.  Moi en tant que citoyen, je suis  à leur Gauche, cela je le leur ai toujours  dit, c’est-à-dire que je suis plus radical  qu’eux-mêmes, et donc, je suis pour la  sécession. 

Cette crise anglophone a-t-elle  selon vous rebattu les cartes sur  l’échiquier politique national ? 

Evidemment, mais surtout elle a fait le  paradigme qui a composé la scène publique  camerounaise depuis 1983. Car  n’oublions pas que le leader de l’opposition  au Cameroun, et le parti de l’opposition  historique, sont anglophones.  C’est dire que ce sont les Anglophones  qui depuis 1983, sont la locomotive de  la politique camerounaise. Il y a certes  eu des épisodes différents de ceux d’aujourd’hui,  par exemple les Villes mortes  lancées à Bamenda, et pas à Bertoua ou  à Garoua, mais bel et bien en zone anglophone.  Aujourd’hui, le tumulte qui  remet en branle l’histoire camerounaise,  c’est encore la zone anglophone qui  nous le donne. Ces faits sont significatifs,  car ils nous font voir comment notre  histoire est en train d’être écrite, et surtout,  qui en sont les acteurs les plus importants.  Le conflit anglophone, ou  alors, ce qui depuis décembre est la  guerre en zone anglophone, voilà ce qui  en réalité va renverser ce régime.

Une certaine opinion vous reproche  de vous servir de votre notoriété,  non pas pour mobiliser et  rassembler les camerounais autour  de la cause du changement,  mais plutôt pour les diviser, voire  les classifier. Que répondez-vous ? 

Je les invite dans les centaines de chantiers  de Generation Change, tant à  Douala qu’à Yaoundé. Il y a d’ailleurs  des demandes qui nous viennent d’autres  villes, Nlohe, Buea, et d’autres.  Donc je les invite à venir oeuvrer pour le  changement avec nous, dans les quartiers,  dans les marigots, et donc à s’imprégner  de l’idéologie du bénévolat qui  inspire nos actions. Le changement n’est  en effet pas qu’un mot, c’est une manière  de vivre, c’est un remplacement de  paradigme, de mentalité. 

Des voix se sont élevées dans  l’opinion nationale pour saluer  votre incarcération, estimant que  vous auriez au moins retenu la  leçon de la politesse. Quelles leçons  avez-vous retenues de cet  épisode de votre vie militante ? 

Est-ce que ça vaut la peine de répondre  au cynisme ? Je ne crois pas. J’ai toujours  dit que le Cameroun ne sait plus  ce que c’est qu’un écrivain, l’a oublié depuis  la mort de Mongo Beti, en 2001. Je  suis heureux qu’enfin l’écrivain soit retourné  dans la scène publique de notre  pays, car j’entends bien jouer mon rôle  de concierge de la république. Et de ce  fait, que mon passeport soit saisi, est  une bonne chose, car cela donne à tout  un chacun, la garantie juridique que ce  que j’ai toujours dit est vrai, c’est-à-dire,  que je n’ai aucune ambition politique. 

Que ne referiez-vous plus ? Que  feriez-vous de décisif dans votre  démarche ? 

Je referais tout ce que j’ai fait exactement  comme je l’ai fait. Mais ce que je  ferai de décisif, c’est composer la scène  publique, mais surtout la société civile,  car aujourd’hui elle est entièrement  émiettée, pire même que la société politique,  parce qu’elle est torpillée par la  tyrannie. Il faut donc lui trouver un socle  collectif, un parapluie moral qui lui permette  de naviguer dans une direction de  la libération des individus, et à cela, Generation  Change peut servir de levier,  comme dans d’autres pays, le Balai citoyen  par exemple au Burkina Faso, ou  même Y’en a marre au Sénégal ont fait. 

Dernière modification le jeudi, 11 janvier 2018 10:35

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